E Q U I N O X E

E Q U I N O X E
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Ceci est le bourrier qui me sert de fiction.

Si vous n'aimez ni les longues descriptions ni le surnaturel,
c'est franchement pas la peine d'aller plus loin.

Et ne vous méprenez surtout pas.
Ce qui suit n'est pas qu'une histoire morbide et sombre.
Et ce n'est pas qu'une simple et banale histoire d'amour non plus.


Pour tous ceux qui débarquent ici pour la première fois, bienvenue !
Pour mes lecteurs, j'ai décidé de mettre la fameuse réécriture sur ce blog.
Libre à vous de la lire ou non, si oui tant mieux, si non, je comprends totalement.
D'ailleurs je pourrai vous prévenir une fois que l'histoire sera au même point qu'avant.
Faut juste me le dire !


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A n n u a i r e s :

Si l'envie vous prend de noter cette histoire ou de laisser vos impressions...

Annuaire fiktions 2 - Fiction Fictive


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Explication "The Night Mare" :

La jument de la nuit renvoie à la notion de cauchemar, le propre du cauchemar étant de se sentir oppressé, piétiné, la jument étant l'animal représentant le mieux le piétinement. De plus, le cheval est un animal psychopompe (littéralement "guide des âmes") donc associé au monde des morts, de la nuit. Certains pensent que l'éthymologie du mot "nightmare" viendrait de là, de l'association de "nuit" et de "jument", pour mettre l'accent sur ce que l'on ressent lorsque l'on cauchemarde. Néanmoins, certains disent que ça vient de "nuit" et d'un esprit dans la mythologie nordique "mare" (du vieil allemand "Mahr"), esprit qui vient oppresser les dormeurs dans leur sommeil, d'où la sensation d'avoir un poids sur la poitrine. Voilà, petite explication juste pour le nom, ça a une importance pour l'histoire et en même temps ça n'en a pas vraiment.


Toutes les photos ( sauf l'avatar ) sont la propriété de EbruSidar.
Elles n'ont aucun lien avec les chapitres, elles sont juste là pour décorer.
Oui, je déteste les articles sans photos, et non, je n'y peux rien.



Le chapitre 4 arrive bientôt. J'avais prévu de rien modifier modifier à partir de l'ancien 2, je sais...
Mais parce que j'ai envie, je vais regrouper les anciens 2, 3 & 4 pour faire le nouveau 4 !
( et rajouter de nouveaux passages et enlever des vieux... Bref, je réécris un peu quoi ha ).
Enfin, les vieux passages que j'enlève, ils seront mis ailleurs dans l'histoire toute façon :D
Vous avez parfaitement le droit de me haïr hein ! x)



# Posté le jeudi 27 novembre 2008 17:44

Modifié le jeudi 10 décembre 2009 18:06

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Ile de Nacre

L'île de Nacre (parfois simplement appelée Nacre) est située dans l'océan Atlantique, au large des côtes de la Charente-Maritime. Au c½ur du pertuis d'Antioche, elle est entourée au nord par l'île de Ré et la côte rochelaise, au sud par les îles d'Oléron et d'Aix et s'ouvre à l'ouest sur l'océan. Son extrémité orientale fait face à la ville d'Angoulins, d'où a été construit le pont qui la relie au continent depuis 1990.
Elle est souvent surnommée « la Monaco de l'Atlantique » à cause, notamment, du niveau social assez élevé des gens qui y résident et au luxe que Saint-Juste inspire.

Le chef-lieu de canton est Saint-Juste de Nacre (abrév. Saint-Juste). Située au centre de l'île, elle est entourée de plusieurs lieux-dits : l'Estaleau, les Mimosas et la Gatinière. L'île abrite deux autres communes, de plus petite taille, Saint Quentin de Nacre (abrév. Saint Quentin), à l'est, où s'attache le village Clô-les-Bains et La Bastide de Nacre (abrév. La Bastide), à l'ouest, avec les lieux-dits Quercan et Sault.

Nacre détient deux phares, celui de la Bastide, sur la pointe occidentale et celui du Clô au sud-est. Le premier est situé sur la côté rocheuse, près de la Baie de Sault et le second en mer, à environ un kilomètre de l'Anse-des-Bagnards, dans la continuité de cette dernière.

Climat :

L'île bénéficie, tout comme ses cons½urs, d'un microclimat de type Midi-Atlantique. A l'instar du littoral charentais et du département, elle se caractérise par un temps doux en hiver et plutôt rafraîchissant l'été. Ce climat est dû aux influences océaniques, notamment grâce aux effluves du Gulf Stream, et permettent alors les très bonnes conditions climatiques que l'on connaît aux différentes îles du pertuis d'Antioche.
La végétation est de type méridional avec, par exemple, des lauriers-roses, des agaves, de l'eucalyptus et les mimosas (qui fleurissent dès le mois de janvier). Et, en plus du chêne et du ciste, on trouve parfois palmiers, figuiers, orangers et même oliviers.

Toponymie :

La signification du nom de l'île de Nacre donne lieu à diverses interprétations, dont deux prépondérantes.

La première, plutôt fantaisiste selon certains habitants de l'île mais aussi étymologistes et historiens, voudrait qu'à l'époque de l'Empire romain, l'île, comparée à un immense saltus, eut été donnée à plusieurs légionnaires en guise de cadeau de fin de carrière (pratique courante, cela faisant partie du processus de colonisation romaine). Le premier homme à posé le pied sur l'île serait tombé sur une huître ouverte, dans laquelle les rayons du soleil s'agitaient et faisaient danser la nacre. L'île fut d'abord nommée Insula concha margaritifera, réduit par la suite à Insula Concha. Au fil du temps, le nom a été francisé, donnant alors l'île de Nacre. Cependant, les habitants de l'île sont appelés les Conchais.

La deuxième explication, plus rationnelle, tendrait à dire que ce nom viendrait directement du travail de la nacre, activité principale de l'île pendant des siècles, malheureusement inexistante aujourd'hui. Le seul atelier de ce type restant en France se trouve sur sa cons½ur l'île d'Aix.

Quelques villes de l'île ont fait l'objet de recherches :
Quercan provient de la racine latine de « chêne » : quercus. Le village est situé, en partie, dans une chênaie, seule partie de l'île où les chênes sont originels. Dans les autres villes et communes, les chênes ont été implantés par l'homme, au fil des siècles. Quercus s'est déformé au fil du temps, les prononciations différant selon les régions, pour finalement donner Quercan.

Sault tient son nom du latin « saltus » désignant une terre non cultivée, sauvage, mais aussi une zone boisée. Le village est entouré de pacages, c'est d'ailleurs le coin de l'île où l'élevage bovin et de volailles est le plus concentré, et une forêt s'étend du village à la baie, qui lui a d'ailleurs emprunté son nom.

Gentilé :

Les habitants de l'île sont appelés les Conchais, qui provient de la racine latine de « nacre » : concha.
Saint-Juste : les Justes
Saint-Quentin : les Quentinois
La Bastide : les Gardes
Clô-les-Bains : les Clôtais
Quercan : les Querçanais
Sault : Saltois
Les habitants de la Bastide sont appelés les Gardes en raison de la fonction des occupants de la forteresse au dix-septième siècle, qui n'étaient autres que les gardes.
Les gens demeurant dans les lieux-dits rattachés à Saint-Juste sont aussi appelés les Justes (les Justes de l'Estaleau, des Mimosas et de la Gatinière).

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Lexique


Expressions charentaises au cours de la lecture :

Prologue
Buffer : souffler

Chapitre II
Beunaise : bien à l'aise.
Chocolatine : pain au chocolat.
Poche : sac plastique.
C'est la poêle qui se fout du chaudron : c'est l'hôpital qui se moque de la charité.
( la poêle se moque du chaudron parce qu'à force de servir il devient tout noir mais la poêle ne vieillit pas mieux puisqu'elle devient aussi sale ).

Chapitre III
Salines : marais-salants.
Drôlesse : fille ( ce n'est pas péjoratif, comme on le pense souvent, c'est l'équivalent de "pitchoune" dans le sud. )
Jaud : coq ( parfois orthographié "jho" ).
Cougnat : cognac ( alcool de la région, avec le pineau *.* ).
Tabaillo : fou.








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Article susceptible d'être modifié.
Tous les éléments sur l'île ne sont pas présents ( histoire, cartographie... ).
Le lexique sera mis à jour régulièrement, suivant les expressions au cours des chapitres.

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# Posté le lundi 12 octobre 2009 14:59

Modifié le jeudi 10 décembre 2009 08:32

I n c i p i t

I n c i p i t


J'ai le manteau de la nuit pour me soustraire à leur vue. D'ailleurs, si tu ne m'aimes pas, qu'ils me trouvent ici !
J'aime mieux ma vie finie par leur haine que ma mort différée sans ton amour.

Romeo & Juliette - Acte II, scène II.
William Shakespeare.








Mon sommeil était léger. La pluie qui, d'habitude, était plutôt d'une clémence sans faille à mon égard, ne me berça pas cette fois-là. Je quittai ma position f½tale et m'allongeai sur le dos, quelque peu agacée. J'avalai doucement ma salive et retrouvai mon calme. Les bruits ambiants n'étaient en rien la cause de ma somnolence décousue. Les escaliers qui grinçaient, les volets qui claquaient contre les murs ou le robinet de la salle de bains qui fuyait ne m'empêchaient généralement pas de dormir convenablement. C'était tout autre. Quelque chose qui travaillait mon esprit mais que je n'arrivai pas à déchiffrer. Piégée entre deux eaux, j'errai, à alternance égale, entre le pays des songes et la réalité. La léthargie m'avait, une énième fois, prise dans ses filets et mes membres s'engourdirent derechef. De l'air chaud vint se coucher sur mon visage et, appréciant l'évènement, je rentrai un peu plus ma tête dans mes épaules, déglutissant bruyamment plusieurs fois. Un souffle vint chatouiller mes oreilles, mon cou, une haleine aux notes de réglisse s'engouffra dans mes narines. Je secouai mollement la tête et ouvris les yeux. Tristan était à côté de moi, buffant sur ma peau à tout va. Je le regardai quelques instants. Vaporeux, étincelant. Magnifique. Je lui souris et fermai les paupières. Il prit ma main et je sentis le lit s'affaisser : il s'était allongé à côté de moi. Ses doigts se baladèrent doucement le long de mon bras et je sentais toujours sa respiration envelopper les courbes de mon visage. C'était agréable, reposant. Amorphe, je me laissai faire, heureuse d'être câlinée ainsi. Ses lèvres s'échouèrent sur mon épaule pour remonter délicatement vers l'arête de ma mâchoire que ses dents mordillèrent mollement puis sa bouche badigeonna mes joues d'une myriade de baisers. J'étais alanguie par sa chaleur et je me collai à lui. Il apposa une main sur ma hanche, l'autre s'ancra dans mon cou et son corps recouvrit le mien, ses lèvres n'ayant de cesse de s'activer sur ma peau. Je ne bougeai pas, me délectant de chacun de ses gestes.
Ses expirations se firent bientôt plus saccadées, lourdes. Appuyées. Ses baisers devinrent plus rapides, plus nombreux. Ses mains plus conquérantes. Ma propre respiration se fit plus bruyante, laborieuse. L'air était harassant et commençait à m'étouffer. Je l'entendais qui humait profondément l'odeur de mes cheveux et le poids de son corps devenait de moins en moins supportable. Une de ses mains s'aventura sous mon t-shirt, ses lèvres suçotaient mon cou. Je secouai vaguement la tête pour qu'il se dégage un peu, qu'il ralentisse la cadence mais rien ne changea. Je voulus me lever mais mon corps ne semblait pas répondre. J'agitai de nouveau la tête lorsqu'un souffle rauque et gras vint souiller mes oreilles. Je me débattis un peu plus fermement et sortis tout à coup de ma torpeur. Tristan n'était qu'un rêve. La chose allongée sur moi, reniflant grossièrement ma chevelure, léchant ma peau et agrippant mes flancs n'était, quant à elle, pas un leurre. J'ouvris les yeux automatiquement et quand mon regard croisa le sien, un cri strident sortit de ma bouche. Mon c½ur avait des allures de pivert fou à tambouriner avec véhémence dans ma pauvre poitrine. Je repoussai le corps à coups de pied et tombai du lit à la renverse. Je me relevai à la hâte et tentai d'atteindre la porte. Harponnée en pleine course, un pied fait prisonnier, je trébuchai et m'affalai à terre dans un claquement sec. Je me sentis glisser sur le sol tandis que la porte s'éloignait de plus en plus de ma main. Dans un dernier effort, je criai à m'en déchirer les cordes vocales.






# Posté le vendredi 28 novembre 2008 04:04

Modifié le jeudi 10 décembre 2009 08:06

I

I





Descente en enfer







Saint-Juste de Nacre, six avril 1348

Au bûcher !
Deux mots qui résonnaient inlassablement dans sa tête depuis quelques jours, une rengaine infernale qui jamais n'en finissait de bourdonner, d'aller et de venir, de tourner en rond dans sa mémoire depuis qu'elle s'était accrochée à ses oreilles. Une litanie qui était devenue sa plus grande certitude. La mort était une vérité, une évidence. Les circonstances de la mort, elles, relevaient de l'inconnu. Mais ce refrain irritant avait engendré une conviction qu'une toute autre personne ne pouvait avoir : il savait où, quand, comment il allait mourir, et pourquoi. Enfermé dans sa cellule depuis la nouvelle lune, ses seules occupations avaient été de compter les dalles au sol et de s'abimer la rétine en observant le soleil, depuis l'ouverture hachée par les barreaux qui s'offrait à lui lorsqu'il se mettait debout. De là, il ne voyait que le ciel, immense, ouvert. Libre. Méprisable. Son cabanon n'était pas plus large que le puits du village et les murs étaient recouverts de mousse. Il aurait préféré cracher ses poumons jusqu'à l'épuisement et laisser son dernier souffle se suspendre dans l'air moisi de son cachot plutôt que d'être l'animation prisée de tous en cette journée d'avril.
L'aube impatiente se pressait aux portes de la ville alors que la rosée du matin n'avait pas encore terminé la pause de sa fine pellicule sur les végétaux. Dans la cité on s'agitait déjà. La grande place était nettoyée, repoussant le traditionnel marché au lendemain pour l'occasion. L'évêque allait venir, c'était officiel. A la fin de la journée, l'hérésie compterait un membre de moins. Une charrette remplie de fagots et de rondins de bois fit son entrée dans la ville et s'arrêta face au grand poteau. On déchargea le tout et les chevaux furent amenés jusqu'aux abreuvoirs. L'installation pouvait commencer.
Le curé était arrivé avant le levé du jour et avait demandé à ce qu'on emmène le prisonnier dans les bas-fonds de la prison. L'humidité semblait faire suer les murs, les pierres noircies, pourries par les années, reluisaient et se paraient d'éclats dorés au passage des torches tandis que les chaînes, qui écrouaient les pieds et les mains du condamné, emplissaient l'air de tintements cadencés. La pièce était sombre, fraîche. Le vent sifflait dans la gueule des soupiraux, faisant tourbillonner quelques toiles d'araignées dans l'air. Les quelques gardes présents firent allonger le futur brûlé sur un étal en bois, certains le sanglant de la tête aux pieds pendant que d'autres le tenaient en joue avec leurs arbalètes. L'homme d'église vérifia la solidité des attaches puis, d'un signe de tête, ordonna à un autre garde de faire pivoter la table. L'homme se plaça alors devant l'imposante manivelle et poussa de toutes ses forces, jusqu'à ce que les rouages s'ancrent les uns dans les autres et que la roue tourne. La console s'éleva et, après avoir atteint la hauteur nécessaire, deux autres geôliers la firent basculer à la verticale, mettant des cales au sol pour la maintenir debout. Le prêtre était déjà monté sur la petite balustrade au dessus du condamné, à qui on avait fait renverser la tête en arrière dans l'encoche prévue à cet effet, et demandait à présent à ce que l'on place l'entonnoir dans la gorge du puni. C'était une peau de chèvre, tannée et tendue au possible, solidement attachée à deux cercles en fer forgé, eux-mêmes reliés par des tuteurs pour maintenir l'objet droit et rigide.

— Amenez le sang du christ s'il vous plaît.

Les gardes s'exécutèrent et deux d'entre eux le rejoignirent en tirant un tonneau dans les escaliers. Ils placèrent la barrique sur un support, au dessus de l'entonnoir, et, après avoir concerté le prêtre, firent partir le bouchon d'un coup de maillet. Le vin jaillit alors, coulant à flots dans le gosier du châtié.
Ce dernier éveillait la curiosité des gardes. Durant tout le trajet, depuis sa cellule, il n'avait dit mot. Il n'avait émis aucune résistance et aucune complainte n'avait franchi la barrière de ses lèvres. Il demeurait silencieux. Et même là, il se pliait à la tâche et avalait le liquide pourpre. Le vin coulait sur ses joues, son menton, son cou, venait colorer son habit.
Après une demi-heure, on releva le baril et le curé descendit pour se poster face au condamné.

— Que sais-tu de la peste, Landéric ?
— Qu'elle vous tuera tous, répliqua-t-il avant de lâcher un rot disgracieux.

Sa voix était étonnamment calme mais cela n'empêcha personne ici présent de frissonner. L'abbé croisa ses bras, rentrant chacune de ses mains – du moins le bout de ses doigts – sous ses aisselles puis marcha longuement en rond devant l'étal.

— Sais-tu comment la stopper ?
— Ce genre de fléau ne découle pas de la sorcellerie, mais des hommes. Je n'y suis pour rien.
— Il ment ! s'écria alors un des gardes.
— Bien, reprenons, affirma le curé en retrouvant sa balustrade.

Un geôlier pencha sèchement la tête de Landéric en arrière et, une fois l'entonnoir dans la gueule, le vin coula de nouveau.

— Vous êtes sûr mon Père ? questionna un des vigiles dans un murmure.
— In vino veritas, mon fils, répondit ce dernier avec une grande sagesse.

Une heure passa et le détenu, saoul et mouillé par l'alcool, laissa lourdement tomber sa tête lorsque l'on lui permit, avant de rendre tripes et boyaux. Le corps secoué par les spasmes, il laissait des filets de bave pendre à ses lèvres, crachant parfois les remontées acides. Il n'avait plus de force pour ouvrir les yeux, ou relever le menton. Soudain, une tâche apparut à son entrejambe et grossit à une vitesse fulgurante.

— Il se fait dessus ! s'exclama le garde qui le tenait en joue avec son arme.
— Et bien, réfuta le curé, qu'il se soulage.

Le jour s'était levé et les timides lueurs s'engouffraient discrètement par les soupiraux. Les odeurs de vomi et d'urine envahirent bientôt la vaste pièce et l'on jeta des seaux d'eau au sol pour faire partir les substances nauséabondes par les grilles d'écoulements.

— Et tous ces bébés disparus Landéric, reprit l'abbé une fois en face de lui, qu'en as-tu fait ? Toutes ces potions que l'on a retrouvées dans ta chaumière ? La vérité, je veux la vérité ! asséna-t-il.
— Veritas odium parit, répartit le prisonnier d'une voix froide qui sembla glacer la petite assemblée. Si vis pacem, para bellum.
— C'est ce que nous allons faire mon fils, en te brûlant.

Landéric se mit à rire, provoquant l'incompréhension chez le curé et la peur chez les gardes, puis comprenant que tout cela était vain, l'homme d'église quitta la salle et l'on ramena le détenu dans sa cellule.
Lorsque le soleil, timide mais présent, se pointa au zénith, un coup de corne de brume retentit. Il était midi. C'était l'heure. Les villageois s'étaient réunis à la hâte devant le bûcher et lorsqu'un second coup s'échappa dans l'air, l'agitation se fit plus vive. Les poings se levèrent dans l'assistance, les cordes vocales s'éraillèrent. Les prières fusèrent. La fourmilière grouillante n'attendait plus que le festin. A l'autre bout de la cité, la geôle faisait carillonner les fers. Les détenus se précipitaient contre les barreaux au passage des gardes, raillant et criant comme des possédés mais aujourd'hui, aucune attention ne leur serait portée. C'était son tour. L'imposante porte en fonte, dont il était le seul à avoir hérité, s'ouvrit en un grincement grave et deux geôliers vinrent lui enlever ses lourdes chaînes. Une fois en dehors de la prison, les gardes le placèrent derrière deux chevaux et l'attachèrent solidement à une corde. Cette dernière était faite de chanvre, deux gros boudins entortillés l'un autour de l'autre dont le diamètre total était d'une bonne dizaine de centimètres, robuste et indestructible. Un cordage qui aurait pu être la dernière chose à enlacer la peau de son cou s'il avait été pendu mais selon l'Eglise ce n'était pas assez, tout comme se faire couper la tête comme poulet qu'on écime, c'était une mort excessivement rapide. Il fallait qu'il souffre.
Deux coups de fouet claquèrent dans l'air et les chevaux détalèrent à travers les rues, un chemin bien connu jusqu'au poteau central de l'agora. Ils déboulèrent dans les ruelles sales où la boue et le purin se mélangeaient, le condamné trainant dans les ruisseaux – de vrais égouts à ciel ouvert – laissant derrière lui un large sillon formant des vaguelettes de chaque côté. Les étalons frappaient leurs sabots sur les pierres qui jonchaient par endroits le sol bourbeux et les poules s'écartaient à la hâte, y laissant parfois quelques plumes, caquetant à tout va pendant que certains coqs dévoilaient fièrement leur ramage haut-perchés sur les bottes de paille. Les truies endormies contre les murs en torchis laissaient leurs gorets téter sans se soucier qu'un d'eux puisse se faire piétiner. Les chevaux arrivèrent enfin sur la place centrale du village et les badauds s'écartèrent. Quelques uns s'engouffrèrent aussitôt dans le passage ouvert par le cortège afin de se rapprocher le plus possible du bûcher. La nuée de personnes était impressionnante. Toutes agglutinées comme des vaches que l'on emmène à l'abattoir, collées, serrées. Les chevaux se stoppèrent au pied du bûcher et le silence se fit. On n'entendait plus que le vent, léger pourtant. On détacha le prisonnier puis il fut amené sur les fagots de bois, bien en évidence au dessus de la foule. L'homme releva la tête et osa défier tous ces gens qui étaient venus le voir mourir. Il n'y avait plus que le mépris qui l'alimentait. Une once de tristesse ne traverserait pas ses prunelles. On distingua l'arrivée de l'évêque et du curé, leur carriole valdinguant hardiment sur les pavés de la place.

— Place ! Faîtes place bougres d'idiots ! beuglait le cocher face aux badauds.

La plupart des personnes s'écartèrent et acclamèrent les membres de la sainte Eglise pendant que certains profitaient de leur inattention pour se faufiler encore plus près du condamné à mort.

— Regardez, s'écria un homme, regardez ses cheveux ! Ils sont de la couleur de la nuit noire !
— Ils sont aussi sombres que les ténèbres ! brailla un autre dans l'assemblée.
— C'est le Diable en personne ce sorcier !
— La peste noire, c'est lui ! affirma un gueulard aux dents aussi propres que les rues de la ville.
— C'est lui qui a propagé ce fléau qui nous ronge tous ! Cette calamité a tué ma fille !
— Qu'il pourrisse en enfer ! cria un homme avant que ne suivent les clameurs.

Les geôliers se mirent à changer le détenu afin de le revêtir d'une longue chemise blanche enduite de soufre alors que la foule s'excitait un peu plus. On le ligota ensuite à la poutre contre laquelle il était appuyé puis l'évêque arriva sur la petite estrade d'hauteur égale à celle des fagots, il déroula une feuille jaunie et, d'un geste majestueux, la brandit devant lui pour la lire.

— Landéric Chouans, entonna-t-il, vous avez été reconnu coupable par l'Eglise de sorcellerie. Le roi Philippe VI et les représentants de Dieu vous ont attribué la peine capitale, vous serez brûlé vif. Il est encore temps de reconnaitre vos fautes Landéric.

L'homme ne répondit mot, fixant nonchalamment l'évêque qui reprit quelques secondes plus tard son discours. Le mutisme de Landéric avait provoqué une vague de chuchotements qui s'arrêta à la venue du bourreau. Celui-ci prit place à côté du condamné et commença à préparer soigneusement le bûcher. Il avait été payé pour alourdir la souffrance de Landéric. Il avait donc fait le choix de prendre du bois sec, arme imparable pour une mort lente et agonisante, ainsi, le prisonnier ne mourrait pas asphyxié mais bel et bien à cause des brûlures, ce serait une vraie crémation, un feu de joie comme il aimait à les appeler. Il avait également préparé quelques fioles d'huile et des sacs de poudre. Le curé avait pris la place de l'évêque et avait entamé son verbiage religieux.
Théobald, le bourreau, était sûrement un piètre orateur mais il savait en revanche captiver la foule avec ses gestes. Il se pavanait devant l'auditoire, fier et arrogant, la torche en main, jaugeant la rage qui émanait de chaque être présent devant lui, cherchant à attiser encore plus la colère de tous. Il y avait juste devant lui une femme brune dont les cheveux, ondulés et d'apparence soyeuse, descendaient en cascade sur ses épaules, sur son buste et enfin son ventre devenu rond depuis quelques mois. C'était Constance, la compagne de Landéric. Les traits de sa physionomie trahissaient ouvertement sa fatigue et sa tristesse. Elle portait sous ses yeux de gros cernes violacés qui, en plus de ses cheveux, accentuaient la pâleur cadavérique de son visage. Les deux mains posées délicatement sur les prémices d'une nouvelle vie, elle fixait immuablement son mari, prêt à brûler sur le bûcher. Ses iris bleus étaient noyés par les larmes et se désengorgeaient parfois lorsque ces dernières coulaient le long de ses pommettes creuses. Ses fines lèvres se mirent soudain à bouger. Il était naturellement impossible pour Théobald d'entendre quoi que ce fût avec le brouhaha infernal qu'occasionnait la foule, cependant, il était persuadé qu'elle ne faisait que chuchoter. Le bourreau, ainsi subjugué par la scène en avait oublié celle dont il avait reçu le second rôle : la mise à mort. Rappelé à l'ordre par le vacarme ahurissant de l'auditoire, il se mit à secouer rageusement ses bras de bas en haut afin d'obtenir encore plus de bruit. Jugeant les décibels assez forts, il se mit à sourire malicieusement et alluma enfin les fagots, laissant tomber la torche dans le tas. Les hurlements rageurs s'étaient tus, seuls les timides crépitements du feu faisaient désormais vivre l'agora. Planté sur sa dernière demeure, Landéric les observait tous, sans exception. Il était certain d'une chose : si l'on venait à trouver un autre sorcier dans la minute, si l'on venait à l'innocenter, plus personne, pas une seule âme présente ici, n'aurait alors de haine à son égard. Ils étaient versatiles. Puérils. Chétifs. L'Eglise était, selon eux, la seule chose qui avait le pouvoir de les protéger et il fallait le lui rendre, suivre ses opinions. Le curé récitait toujours, avec application et dévouement absolu, ses paroles évangélistes quand le sorcier se mit à rire sournoisement, déstabilisant l'homme de foi.

— Misérables girouettes ! lança-t-il à la foule. Vous n'êtes que des pantins !

Une huée générale suivit. Théobald, pour apaiser les vagissements haineux de l'assemblée, s'approcha nonchalamment de lui, une fiole d'huile à la main. Il dégoupilla le flacon en arrachant le bouchon de liège avec les dents et cracha ce dernier dans le feu. Les flammes avaient bien dévoré les fagots et s'attaquaient maintenant au bois sous les pieds du condamné. L'exécuteur vint aussi près que possible et renversa l'huile sur lui. Le liquide gras coula lentement sur son visage et dans son cou. Quelques giclées avaient atterries sur ses jambes. Le public était satisfait. En s'éloignant un peu des flammes, le bourreau reporta son attention sur Constance qui semblait toujours marmonner. Landéric la regardait, ancré sur son piédestal funeste et, après avoir tourné la tête vers le curé, il se mit à psalmodier lui aussi. Ce n'était pas du latin, ni aucune autre langue connue par les lettrés présents ici. L'homme potelé en toge blanche au fin liseré doré s'arrêta dans son récit, paralysé par les propos incompréhensibles de Landéric, incapable de contrecarrer ses paroles, qui, assurément, étaient démoniaques et se mit dans tous ses états. L'évêque, qui n'en menait bien pas large, le secoua vivement pour qu'il se reprenne et il agita finalement sa croix devant le bûcher, comme pour contrer les esprits maléfiques. La fumée noire était de plus en plus présente et les danseuses des enfers se firent plus menaçantes. Théobald, face à l'agacement de certains spectateurs, décida de jeter des sacs de poudre aux pieds du condamné et, dès que les flammes eurent rongé le tissu des pochons, la poudre s'exalta en une multitude d'explosions stridentes. Les plaintes des mécontents cessèrent pour laisser place à une jubilation commune. Le feu gagna vite du terrain et atteignit le corps du sorcier. Son souffle si fit plus rare et la douleur plus marquée. Il ne put continuer son récit et Constance se mit à élever un peu plus la voix à travers la foule joyeuse. La fumée rendit l'image de Landéric floue et ondulante mais bientôt, l'effluve noir, imposant, asphyxiant, masqua entièrement le brûlé. Il récitait toujours dans sa tête et parvenait parfois à crier quelques brides lors d'une douleur trop aigüe, des paroles qui faisaient sursauter le curé qui s'armait automatiquement de son crucifix. Les flammes atteignirent le sommet du poteau et la voix du jeune homme s'éteignit définitivement après qu'il eut prononcé trois fois le prénom de sa compagne. Le voile macassar sembla se distordre en des formes improbables, des courbes que le vent ne saurait dessiner et bientôt, la fumée érigea une silhouette au dessus des flammes. Les visages éberlués laissèrent bien vite place à la frayeur et ce fût bientôt un véritable branle-bas de combat. La foule, tantôt captivée et contentée, se recula en une vague chaotique, laissant en son sein plusieurs personnes à la dérive, piétinées, bousculées, pendant que le curé, estomaqué, en avait perdu son souffle et peinait à le retrouver. Il était devenu aussi rouge que les vaisseaux sanguins qui avaient empli ses yeux.

— Vade retro Satanas ! hurla l'évêque en reculant. Vade retro, allez ! Vade retro !

L'abbé s'agenouilla lourdement sur les planches, tirant avec vigueur sur le col de sa toge, son faciès écarlate contrastant fort bien avec son habit protocolaire, la goule béante, les babines baveuses et dégoulinantes, il cherchait à happer l'air avec sa langue. Ses mirettes étaient devenues aussi grandes que les rondelles d'hostie qu'il donnait à la messe et ses veines ressortaient fièrement sur son front.

— Cette île est maudite ! brailla l'autre représentant de Dieu. Maudite !

Il ne s'attarda pas plus face aux flammes, se retira à la hâte dans sa diligence, effrayé par cette machination du diable et le cocher fouetta avec violence et empressement les deux montures. L'auditoire avait fui, ne restait plus que Constance au milieu de la place et le prêtre, effondré près du bûcher, son c½ur n'ayant pas supporté une telle démonstration luciférienne. Le brasier avait perdu son souffle, les vapeurs ébène s'étaient dissipées dans la brise marine.







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In vino veritas : la vérité est dans le vin.
L'homme est expansif quand il a bu du vin, la vérité, qu'il ne dirait pas à jeun, lui échappe alors.

Veritas odium parit : la franchise engendre la haine.

Si vis pacem, para bellum : si tu veux la paix, prépare la guerre.
Locution qui signifie que, pour éviter d'être attaqué, le meilleur moyen est de se mettre en état de se défendre.

Vade retro Satanas : Arrière, Satan.

# Posté le vendredi 28 novembre 2008 04:05

Modifié le jeudi 10 décembre 2009 08:27

II

II



Première apparition




Seize septembre 2008

Lautersee me faisait face. Calme, étincelant. Majestueux. L'écrin montagneux admirait son reflet sur la surface miroitante, froissée par moments par la douce brise qui, sans gêne, venait chiffonner l'eau en une multitude de vaguelettes. Les nuages avaient été chassés de la toile et le ciel arborait fièrement, d'un bout à l'autre du panorama, une couche uniforme d'un bleu éclatant à faire rougir le célèbre Monochrome IKB. Le mercure devait flâner entre les vingt-cinq et trente degrés Celsius, température plus qu'agréable en cette mi-septembre. Comme chaque année, ma mère, Peter et moi-même séjournions deux semaines en Haute-Bavière, refuge familial de mon beau-père germanique. Nous avions posé nos bagages après le quinze août mais mes parents étaient repartis dès le premier septembre. Ayant atteint la majorité quelques mois auparavant, je m'étais octroyée le droit de rester plus longtemps. Comme à l'accoutumée, le séjour en pays bavarois, en compagnie de mes deux cousins, Tobias et Noah, était des plus plaisants. Ces deux là avaient depuis longtemps franchi la barre des quatre cents coups. Je me souvenais encore, avec une exactitude singulière, de leur mine fatiguée lors de notre arrivée, eux qui revenaient tout droit de Hollande où ils avaient passé plus de temps à se défoncer dans les coffee shops qu'à pédaler le long des berges en grignotant de la mimolette. Les jours s'étaient accumulés depuis, jusqu'à former un mois entier et je partais demain, en fin de matinée. Ma dernière après-midi en Allemagne s'annonçait des plus paisibles : farniente et baignade au lac. Une routine engagée déjà depuis le début de ces vacances outre Rhin, mais qui, en aucun cas, ne m'avait lassée. Avec les garçons, nous avions plusieurs fois alterné avec des balades en forêt et des escapades dans les grandes villes les plus proches mais se prélasser près de l'eau occupait le plus clair de notre temps.
Je quittai la fenêtre de ma chambre et me dépêchai d'enfiler mon maillot de bain. Comme nous ne venions que rarement en Allemagne, nous avions le plus souvent droit à une des deux chambres qui donnaient sur le balcon, et je m'en réjouissais à chaque fois. Ma peau, habituellement blanche comme neige, s'était parée d'un léger nappage caramel qui me satisfaisait pleinement. Ma longue chevelure blonde, qui descendait en cascade jusque sur ma poitrine, s'était abîmée durant cet été. Le soleil et les plongeons dans le lac n'avaient pas arrangé les pointes. Le toucher était encore plus déplaisant que la vue. Ils étaient si rêches et fourchus qu'une brindille de paille m'aurait effleurée avec plus de douceur. Certains oiseaux avaient déjà dû se méprendre et me confondre avec un épouvantail. Je balayai cette pensée d'un revers de main, balançant la mèche de cheveux que j'observai depuis quelques secondes par-dessus mon épaule, et attrapai ma serviette pour quitter ma chambre. La fraîcheur du couloir m'enveloppa immédiatement et me fit légèrement frissonner. Je me hâtai dehors et coupai à travers les hautes herbes pour rejoindre le bassin. Le vent, par des embardées plus ou moins régulières, s'en allait courir sur les grandes tiges qui se couchaient sous son passage, donnant au pré des allures d'océan. Le champ était strié d'ondes lumineuses, de fins liserés blancs, semblables à l'écume des vagues, suivaient le mouvement de l'herbe qui n'en finissait plus d'ondoyer.
Je fus surprise de ne pas trouver mes cousins au plan d'eau. Arrivée sur le ponton, je scrutai les environs et tournai plusieurs fois sur moi-même mais aucune silhouette similaire à la leur n'apparut à l'horizon. Embêtée, j'ancrai mes poings sur mes hanches et examinai plus méticuleusement les rives du lac. Après quelques minutes, je mis un terme à mes recherches peu fructueuses et décidai d'aller me rafraîchir. La brise était la bienvenue, apaisant à chaque bourrasque ma peau en proie aux rayons vils et téméraires de l'astre roi. Je laissai tomber ma serviette, enlevai mes sandales et m'avançai sur la plate-forme. L'eau était limpide. Elle était si claire que je distinguais parfaitement le fond. Elle devenait plus verte à une dizaine de mètres de la rive pour devenir d'un bleu marine intense au centre. Je me baissai et glissai mes pieds dans le bassin jusqu'à toucher le sol. Mes jambes étaient entièrement immergées, l'eau m'arrivant en dessous du bassin. Il n'y avait pas grand monde, les planches à voiles étaient délaissées au profit des pédalos qui erraient par-ci, par-là, le restaurant semblait pourtant avoir beaucoup de clients mais les baigneurs se faisaient rares. Ce n'était pas plus mal.
L'eau n'était pas spécialement froide, avoisinant sûrement les vingt degrés, mais se mouiller entièrement amenait toujours son lot de réticence. Le plus facile était encore de se faire jeter depuis le ponton. C'était en général une méthode qui ne recueillait guère le consentement du futur baigneur mais qui, au moins, avait fait ses preuves en matière de rapidité d'immersion. J'aspergeai mon cou, par petites giclées, et m'éclaboussai mollement le ventre, puis satisfaite je me penchai en avant et sombrai totalement dans l'eau. Un long frisson me parcourut et je refis surface. Je passai rapidement mes mains sur mon visage, essuyant l'eau sur mes paupières, et ouvris les yeux. La nature se livrait dans son plus simple appareil. Magistrale, magnifique. Immuable et pourtant si changeante. D'immenses épicéas bordaient le lac, formant une ceinture verte aux allures de fourrure épaisse et soyeuse qui laissait échapper son parfum, semblable à celui de la térébenthine, lorsque l'alizé s'aventurait dans son feuillage. La palette de couleurs pour ce tableau n'était pas large, allant partiellement du bleu au vert, en passant par le marron, mais les nuances de chaque teinte présente étaient exceptionnelles. Tout était harmonieux. Le vent, qu'il chatouillât la ramure des conifères ou qu'il fit frémir l'eau du lac, engendrait à coup sûr une symphonie des plus reposantes.
Dans mon tour d'horizon, j'aperçus le chalet, emprisonné dans la verdure. Il était dans la famille Welder depuis des décennies, Peter en était fier. Construite à flanc de coteau, la bâtisse s'ouvrait sur le lac. L'imposante toiture en croupe bâchait noblement l'habitation, les brisis, percés ça et là de tabatières, descendaient au niveau du premier étage, prenant des faux airs de raie battant ses grandes nageoires. Les larges balcons qui ornaient la façade étaient couverts par la saillie du toit. Le bois était marron foncé et les ardoises d'un gris clair qui devenait argenté lorsque le soleil faisait danser ses rayons après une averse. Greta, la s½ur de Peter, désignée gardienne de la demeure, avait pour habitude d'accrocher des géraniums aux balustrades. Ils étaient, la plupart du temps, d'un rouge vif qui me sortait par les yeux, sans parler de leur odeur qui me retournait toujours un peu l'estomac. C'était, je crois, les plantes que je détestais le plus. Il fallait tout de même reconnaître leur efficacité contre les moustiques.
J'aimais éperdument cet endroit. Je m'y sentais bien, j'avais toujours cette impression d'être en phase avec ce monde qui m'entourait, de ne pas être de trop, comme je l'eus malheureusement déjà ressenti dans ma vie. Il faut dire que ce lieu était affilié aux vacances, il était alors forcément salutaire. Je savais qu'ici j'aurais toujours ma place, je m'y sentais d'ailleurs comme chez moi. Ce sentiment d'appartenance, qui me collait au corps comme une plume étreindrait le goudron, était très important pour moi. Je n'avais finalement aucun lien de parenté avec la famille de Peter. Tobias et Noah étaient, sur un plan biologique, de simples copains – de vacances, qui plus était – alors que pour moi, ils étaient clairement mes cousins germains. Depuis toute petite, ils avaient, comme le reste de la famille Whöner, bercé mes étés et mes noëls, les vacances et les moments en famille avaient été, et étaient toujours, associés à eux. Jamais je n'avais eu le sentiment d'être une pièce rapportée ou une bête noire. Jamais on ne m'avait surnommée le « vilain petit canard », aucune remarque blessante ne m'avait été adressée. J'aimais cette famille comme mon propre sang, elle m'avait faite sienne, ils étaient miens. Je crois d'ailleurs que le fait de ne pas être la fille biologique de Peter avait renforcé cet amour, d'un côté comme de l'autre de la frontière.
Prise dans ma contemplation, j'en oubliais de bouger. Mes pieds s'étaient légèrement enlisés dans le sol et d'un geste mou, je levai mes jambes, l'une après l'autre. Un rire familier vint jusqu'à mes oreilles et je redressai la tête, mes yeux allant se river sur les roseaux qui bordaient le lac. Deux têtes blondes apparurent au dessus de la végétation. Tobias était le plus âgé, de trois ans mon aîné alors que son frère me devançait seulement de quelques mois. Tous deux étaient beaux garçons, grands et élancés. Tobias était plutôt classique, ses cheveux dorés encadraient son visage, une légère franche habillait l'une de ses tempes. Ses yeux étaient verts, comme ceux de son frère, sa physionomie aux traits fins. Il avait un sourire sorti tout droit d'une publicité pour dentifrice. Son style vestimentaire suivait logiquement son apparence physique. Noah était plus anticonformiste. Il avait, depuis trois ans maintenant, coiffé ses cheveux en une masse longue et impressionnante de dreadlocks et ses blue-jeans étaient un peu plus larges que ceux de son frère. Tobias avait un sourire magnifique oui, mais il n'avait pas le regard troublant de son frangin. Noah avait les cheveux légèrement plus foncés que Tobias même si, avec le soleil, ces derniers étaient d'une blondeur éclatante. Je me plaçai devant le ponton et ils arrivèrent enfin sur la plate-forme en bois. Un rictus déforma leurs deux visages à ma vue. Tobias portait un bermuda kaki et une chemise blanche, grande ouverte qui laissait entrapercevoir son torse glabre. Noah, quant à lui, se promenait en short de bain.

— Tu es enfin debout la marmotte ! me lança le plus vieux.
— Marmotte, marmotte... Je te signale que dans certaines entreprises en France, on a le droit de faire la sieste, c'est même recommandé ! me défendis-je amusée.
— Ah ces Français ! s'exclama Noah.
— Ah ces Françaises oui ! le reprit son frère d'un air rêveur, un sourire accroché aux lèvres.

Les garçons parlaient couramment le français et je maîtrisais moi aussi assez bien la langue de Goethe. C'était un avantage d'avoir deux cultures et donc deux langues différentes dans une seule et même famille. Tobias et Noah aimaient beaucoup parler la langue de Molière, assurant que cela faisait craquer les filles d'entendre leur petit accent. C'était vrai qu'ils étaient attendrissants lorsqu'ils se mettaient à discuter en français.

— Vous étiez partis où ? demandai-je finalement sans relever la réplique de mon cousin.
— Comme tu dormais, on était partis se balader autour du lac.
— C'est surtout que Tobi voulait voir Heidi, la fille qui tient le kiosque pour les locations de pédalos... m'informa Noah faussement exaspéré.

Tobias était un grand dragueur. Et vu sa belle gueule, il n'avait aucun souci à se faire. Il avait eu beaucoup de conquêtes mais sans jamais tomber dans l'excès. Il ne cherchait pas constamment à amener un trophée de plus sur une étagère ou à agrandir son tableau de chasse, il aimait les filles et il aimait par-dessus tout savoir qu'il leur faisait de l'effet. Elles étaient moins nombreuses celles qui dépassaient le stade de la drague et d'un éventuel premier rencard.

— Ah oui et c'est grâce à qui qu'on a eu un tour en kayak gratuit ? demanda son frère.
— Vous êtes allés faire du kayak ? Sans moi ? m'écriai-je.
— Mais non voyons, on lui a dit qu'on allait te chercher avant, rétorqua-t-il en haussant les épaules, comme si cela avait été une évidence.

Je poussai un petit cri, tapai énergiquement mes mains l'une contre l'autre face à cette nouvelle et ne perdis pas une minute de plus pour sortir de l'eau. Je m'essuyai furtivement le corps et mis mes sandales. J'enroulai ma serviette autour de moi et nous partîmes vers le kiosque. Mes pieds mouillés se dérobaient à chaque pas pressé que je faisais, laissant échapper, en plus de ce désagrément, un couinement aigu qui m'agaçait. Le sable ne se gênait pas non plus pour se glisser entre la semelle et ma voûte plantaire et je décidai d'enlever mes claquettes. Nous arrivâmes au kiosque quelques minutes plus tard, le temps de longer toute la rive et je saluai d'un sourire la fameuse Heidi. Elle était brune. Sa peau devait compter le soleil parmi ses amis puisqu'elle était hâlée et aucunement brûlée, comme l'eut été la mienne au début des vacances. Ses deux perles chocolatées semblaient parfois parsemées d'éclats de noix de coco tant la lumière s'y reflétait. Elle se décolla de son comptoir et je pus la voir entièrement. Elle était de taille moyenne et assez plantureuse, simplement vêtue d'un bikini et d'un short en jean, dont le bas s'effilochait jusqu'à former des franges. Elle nous donna trois combinaisons de plongée, après avoir pris connaissance de nos tailles respectives et nous les enfilâmes aussitôt, par-dessus nos maillots de bain. Une fois les fermetures éclair et les scratchs en place, chacun de nous tira son embarcation à l'eau. J'attendais que mes cousins se glissent dans les canoës pour m'y mettre à mon tour. Je n'aimais guère mettre mes pieds nus dans un endroit que je ne pouvais pas voir, j'avais toujours peur qu'il y ait des bestioles ou des liquides gluants, je n'avais pas peur à proprement parlé, je n'aimais pas ça, simplement. Mes cousins enfin installés, je me préparai à mon tour. Mes deux mains sur chaque côté du trou, j'avançai mon pied jusqu'à ce qu'il touche le fond du kayak et le fit pivoter pour me mettre en équilibre dessus, afin d'entrer les deux jambes en même temps.

— Ah ! s'écria Tobias alors que j'avais rentré mes genoux. Je crois qu'y a un crapaud !

Je m'arrêtai aussitôt, ahurie et le regardai immédiatement. Il ne bougeait pas lui non plus, tenant fermement son canot de chaque côté, le visage crispé puis il se mit à crier et à tanguer d'un coup, bougeant ses jambes dans l'espace qu'il leur était alloué, comme il le pouvait. Je restai médusée lorsqu'il se mit à rire tout en se balançant, je compris alors qu'il blaguait.

— Espèce d'abruti ! répliquai-je, soulagée.
— Elyah a peur des crapauds, c'est mignon ! se moqua-t-il.
— Si tu savais ce que je leur fais aux crapauds moi ! maugréai-je en prenant ma pagaie.

Heidi gloussait au bord de l'eau. Tobias aimait tellement amuser la galerie. Et le pire, c'est que cela marchait toujours. Je l'éclaboussai furtivement à l'aide de ma pagaye et me mis à rire.

— On fait la course ? proposa Noah.

Son frère n'avait pas besoin de répondre, c'était rhétorique. Il savait pertinemment qu'il répliquerait par l'affirmative. Quel était ce besoin récurrent qu'avaient les hommes à vouloir s'affronter, cette nécessité maladive de devoir se mesurer les uns aux autres et ce, qu'importait l'enjeu ? Avaient-ils si peu confiance en eux pour vouloir à tout prix se défier et prouver qu'ils étaient forts et courageux ? Je soufflai en secouant ma tête de droite à gauche, faussement consternée par ces démonstrations incessantes de virilité, et les sourires des deux blonds ne tardèrent pas à déformer leur visage. Ils se placèrent côte à côte, se défiant piteusement du regard, puis ils établirent les règles de cet énième challenge et je laissai Heidi donner le départ. Les Allemands détalèrent – aussi vite qu'ils le purent – et je décidai de voguer tranquillement sur le lac. Pagayant avec autant de force qu'un moucheron, j'arrivais bien plus tard au milieu de l'étendue d'eau où mes cousins stagnaient fièrement depuis longtemps déjà. L'air goguenard, ils me guignaient impunément, riant aux éclats lorsqu'ils se concertaient quelques brèves secondes. Ils savaient évidemment mon irritation par rapport aux moqueries, spécialement quand la tête de turque n'était autre que moi, et s'amusaient à me faire enrager à chaque fois qu'ils le pouvaient. Je leur tirai la langue et les aspergeai d'eau à coups de pagaye. Je tendis cette dernière en direction de Tobias et celui-ci me tira vers lui. Mon embarcation glissa lentement au milieu des deux autres et j'agrippai mes mains sur ces dernières pour me freiner.
Nous restâmes ainsi pendant de longues minutes, appréciant pleinement la quiétude sans pareille de Lautersee et la présence muette de chacun de nous. Il y a parfois des silences communs auxquels il est bon d'assister. De participer. Ces absences de paroles que seuls les soupirs d'aise trahissent, ce mutisme collectif qui à lui seul, étouffe les éventuelles tentatives de dialogues, cette aphasie ambiante qui rend les mots dérisoires et inutiles. Les garçons étaient pourtant très loquaces mais ils savaient se taire quand cela était nécessaire. Quant à moi, à défaut d'avoir constamment mes vieux vinyles sous la main ou mes CDs, je me contentais largement du silence. J'aimais cette mutité extérieure qui permettait les bavardages internes, celle qui faisait gonfler les voiles de nos pensées les plus timides ou de notre imagination et qui les poussait vers des rives qui nous semblaient embrumées, abruptes et sauvages. Inaccessibles.
Noah éternua, brisant ainsi la magie du moment et un « Gesundheit » synchronisé de Tobias et moi s'en suivit. Nos canots, collés les uns aux autres, s'étaient mis à bouger légèrement.

— Eh Tobi, on retourne Elyah ?

J'hoquetai de surprise à l'entente de mon prénom et laissai mes yeux s'agrandir autant qu'ils le pouvaient. J'appuyai mes mains sur chacun de leur canoë et me poussai en arrière afin de me dégager de leur emprise. Leurs yeux malicieux et leur sourire narquois me donnèrent des frissons et je sentis aussitôt l'adrénaline m'envahir. Ils allaient me poursuivre ces imbéciles. Et je ne voulais pas qu'ils me rattrapent ! S'il y avait bien une chose que je ne supportais pas, c'était d'être la souris et ces deux gros matous étaient déjà en train de faire demi-tour pour me courser. Je fis pivoter mon embarcation à mon tour, précipitant chacun de mes gestes et lorsque je fus enfin dos à eux, je m'armais de ma force légendaire et commençai à ramer le plus vite possible.

— Trouillarde ! hurlèrent-ils à l'unisson.
— Tortionnaires ! répliquai-je hilare. Tas de sauvages ! Moule à gaufres ! ajoutai-je.
— Ectoplasme ! s'écria Tobias en riant. Ostrogoth ! Coupe-jarret !
— Vache qui vous bouse ! renchérit Noah d'une voix guillerette.

Le silence se fit, j'arrêtai aussitôt de pagayer et puis, après un bref moment d'inertie, j'éclatai de rire. J'étais comme possédée par mon fou rire, complètement habitée, secouée, je n'arrivais plus à m'arrêter. Quand nous étions plus jeunes et que les garçons venaient séjourner en France, nous avions l'habitude de regarder les Aventures de Tintin sur le petit écran. Nous adorions cela. Et même s'il existait une version allemande, ils préféraient de loin le voir en français. Tobias avait lu toutes les bandes dessinées que nous possédions chez nous tandis que Noah s'était contenté de les feuilleter à chaque fois... Il aurait dû s'y pencher plus sérieusement !
Tantôt la tête en arrière, tantôt pliée sur moi-même, je tentai de calmer mon hilarité. Tobias se faisait lui aussi mal aux zygomatiques. Entre deux éclats de rire, je parvins à articuler :

— Espèce de Haddock en carton ! On dit bachi-bouzouk !

Je ris de plus belle et une larme folle coula le long de ma joue. Je vis Noah du coin de l'½il, faussement vexé que son frère et moi nous moquions de la sorte et c'est lorsque je rouvris les yeux, laissant une énième goutte salée dévaler mes pommettes, que je l'aperçus à mes côtés. Je me retins immédiatement de rire, ne pouvant toutefois empêcher mes lèvres de se fondre en contorsions hideuses, et je fis face à mon cousin. Il me fixait, comme il savait si bien le faire : les yeux plissés, la bouche pincée. Il ne bougeait pas. J'inspirai profondément et dissipai un tant soit peu mon trouble.

— Ne fais pas semblant de bouder Noah, tu y arrives très mal...

Un sourire malicieux déforma son visage et mon fou rire revint au galop. Profitant de mon inattention, il colla son canoë au mien et agrippa mes flancs. J'avais une sainte horreur des chatouilles. Et c'était simplement parce que je ne les craignais que trop. Je me mis à gesticuler avec autant de virulence qu'une queue de lézard tout juste démembrée et essayai de m'échapper. J'imaginais Tobias derrière nous, tranquillement installé aux premières loges dans son kayak, les bras croisés sur la poitrine et ses lèvres étirées jusqu'aux oreilles. Mais quel sadique ! Ne pouvait-il donc pas me venir en aide ?
Je suppliai finalement son cadet d'arrêter la torture et ce dernier s'exécuta, un rictus fier placardé sur la figure. Je repris mon souffle et lui tirai la langue. Ma pagaye flottait à côté du canoë et je tendis ma main pour l'attraper. Alors que Noah s'éloignait et que mes doigts agrippèrent le manche de la rame, je vis mon bracelet glisser de mon poignet et commencer sa descente vers les abysses. Ni d'une ni deux, je plongeai mon bras dans l'espoir de le retenir. Bredouille, je remontai ma main et rivai mes yeux sur l'eau. L'objet de ma convoitise s'en allait doucement, je voyais encore son scintillement mais quelque chose d'autre attira mon attention. Les doigts accrochés au rebord du canot, je me penchai un peu plus. Là, dans les profondeurs vertigineuses et obscures du lac, deux perles blanches luisaient de mille éclats. Mon bracelet avait totalement disparu de la circulation, ne restaient visibles que ces deux Aigue-marine qui venaient troubler l'ébène césarien de l'abîme. Mes phalanges touchèrent l'eau et je n'eus pas le temps de réagir que mon corps basculait déjà en avant. J'échappai un petit cri qui s'étouffa dans mon plongeon. Le kayak s'était retourné et j'ouvris les yeux. Malgré le flou, je distinguai encore les deux billes blanches. Je fis quelques brasses vers le fond, totalement hypnotisée, et levai finalement les yeux vers la surface. Le soleil faisait pénétrer ses rayons dans l'eau et un champ lumineux inondait les quelques premiers mètres. Manquant bientôt d'air, je décidai de regarder – du mieux que je pouvais – les deux diamants étincelants. Je les vis enfin et aperçus bien plus encore. Mon sang ne fit qu'un tour. Dans la pénombre avoisinante, un visage se dessina autour des deux petites boules blanches. J'hoquetai, prise d'un frisson d'effroi et bus logiquement la tasse. L'eau s'engouffra à la hâte dans mes poumons comme un homme mourant courrait après la vie et me brûla littéralement le buste. Je me dépêchai de refaire surface, ma tête allait exploser et je me sentais défaillir. L'air fouetta enfin mon visage et se précipita dans mon corps. Une quinte de toux vint écorcher ma gorge, expulsant l'eau qui restait dans mes deux réserves naturelles d'oxygène. Mes cousins avaient déjà retourné mon embarcation et ils m'attrapèrent chacun par un bras.
A mesure que je retrouvai mon calme, je recouvrai mes esprits. J'entendais des brides de phrases, mes cousins semblaient à la fois inquiets et divertis. Mais moi, j'étais bel et bien ailleurs, encore sous l'eau, face à ces deux sphères minuscules et brillantes qui n'étaient finalement autre que des yeux. J'avais toujours eu une imagination débordante mais là, cela tenait du délire. Peut-être étais-je victime d'une insolation ? Le soleil, incapable de me faire ressembler à une écrevisse depuis plus d'une semaine s'était vengé par le biais d'un autre de ses talents ? Ou peut-être était-ce un leurre de mon subconscient, qu'à trop vouloir identifier ces deux perles lumineuses, je m'étais involontairement mis en tête qu'il devait s'agir d'une découverte incroyable ? Alors qu'il se pouvait que ce soit simplement un poisson ou de grosses particules, des sédiments en suspension dans l'eau... Non, ce n'était pas un visage, quelqu'un... Ça ne se pouvait pas. Je n'avais jamais cru aux fantômes et encore moins aux sirènes et autres créatures du genre. J'avais dû rêver, halluciner.

— Et ben alors ? s'enquit Tobias.
— Laisse-la reprendre son souffle, modéra son frère.
— Ça... commençai-je. Je... Ok, finis-je par dire, essoufflée.

Je m'agrippai à mon kayak et les garçons m'aidèrent à me hisser dessus. Une fois installée, je regardais automatiquement dans l'eau. Il n'y avait plus rien, évidemment. J'attrapai ma pagaie et la posai devant moi puis m'essorai les cheveux. Je regardai à tour de rôle mes cousins.

— Tu sais, on n'allait pas le faire, me confia Noah.
— Quoi donc ? demandai-je surprise.
— Te retourner, rit-il. Tu voulais prouver que tu pouvais le faire ou bien ?

Que dire ? Que j'avais vu deux billes brillantes dans l'eau et que, comme une blonde que j'étais, à trop me pencher pour voir quelque chose qui n'existait pas, j'étais tombée ? Très crédible Elyah, vraiment... pensai-je exaspérée. J'haussai les épaules en guise de réponse et ébouriffai ma chevelure. Mes deux cousins se mirent à rire succinctement, sûrement amusés par mon comportement et je commençai le retour vers la rive, où Heidi nous attendait.
Le reste de l'après-midi se passa sans encombre. J'avais eu une certaine réticence à aller de nouveau dans l'eau une fois la terre ferme retrouvée mais bien vite l'envie de me rafraîchir m'avait conquise. Et puis, rester allongée toute une après-midi au bord de l'eau n'était pas franchement du goût de mes cousins qui m'avaient bien facilement jetée dans le lac à plusieurs reprises.
Nous prenions dorénavant le chemin du retour vers le chalet et j'essayais de retenir le plus de sensations possibles : les odeurs, les bruits. La vue. Dès demain, l'aube changerait la nature telle que je la voyais maintenant et rien – ou presque – ne serait pareil. Ce n'était pourtant pas comme si je n'allais jamais revenir... A chaque fois, c'était le même manège : emmagasiner un maximum d'images et de parfums. Et ce soir, avant d'aller me coucher, je resterais sûrement plantée devant ma fenêtre. J'aimais tellement cet endroit que chaque départ amenait son lot de nostalgie mais lorsque je me disais que j'y reviendrais bientôt, l'excitation m'envahissait. Nacre me manquait, comme à chaque fois que je gagnais le continent, et j'avais ce même sentiment – dans une moindre mesure cependant – pour Lautersee. Ces deux lieux signifiaient tant à mes yeux, j'avais mes racines sur mon île et une deuxième source qui équilibrait le tout ici, en Allemagne. Nacre était mon fief, Lautersee mon oasis dans le désert.
Noah se précipita vers le comptoir de la cuisine dès que nous eûmes franchi la porte d'entrée et croqua sauvagement dans une crêpe. Son frère ne tarda pas à l'imiter. C'étaient de vrais goinfres. Et le pire dans tout ça, c'est qu'ils ne prenaient pas un gramme. Nous autres, les femmes, un repas bien honoré et les bourrelets siégeaient logiquement sur nos ventres. Ceci dit, il valait mieux que cela fonctionne ainsi, qu'ils s'empiffrent, arrivés à la trentaine c'était la bedaine qui les guetteraient. Je traversai la grande salle d'un pas décidé, lorgnant au passage les crêpes succulentes de Greta, et me dirigeai à l'étage pour prendre une douche.
L'eau chaude me fit un bien fou, mon corps encore mouillé et frais, frissonna au contact des gouttes brûlantes. La fumée se dégagea au dessus la cabine pour aller recouvrir miroir et vitres. C'était d'ailleurs ce qui mettait Greta hors d'elle étant donné que mes cousins et moi avions une fâcheuse tendance à effacer la buée avec nos mains, laissant au mieux de grandes traces transversales sur la glace, au pire d'hideux et puérils graffitis... Mais je n'en avais cure, j'étais vraiment amorphe et détendue. Beunaise. Mes muscles s'étaient tous relâchés, j'étais si molle qu'il me fallut lutter contre mon oisiveté naissante pour me savonner. La mousse onctueuse et odorante me donnait l'impression d'un yaourt à la framboise qu'on aurait étalé sur ma peau. Je me rinçai jusqu'à effacer le dernier nuage blanc de mon corps et coupai l'eau. J'essorai mes cheveux et ouvris les portes de la cabine. Un léger courant d'air engloba ma silhouette et je frémis. J'attrapai une serviette, épongeai mes bras et mes jambes pour ensuite m'enrouler dans cette dernière et sortir entièrement du bac à douche. Comme je l'avais prédit, le miroir était embué, tout comme la fenêtre que je décidai d'ouvrir. Je quittai la pièce sans même toucher à la glace et regagnai ma chambre où je m'habillai.
Greta et Hans rentrèrent peu de temps après. Ils étaient allés marcher toute l'après-midi, profitant du beau temps et du paysage magnifique de Bavière qu'ils connaissaient sur le bout des doigts mais duquel ils ne se lassaient jamais. Ma tante avait attrapé des coups de soleil sur le visage et sur les bras, elle arborait à présent un superbe bronzage agricole. Pour l'embêter, mes cousins s'approchèrent d'elle, les bras ouverts, prêts à embrasser sa peau brûlée, et Greta se recroquevilla derrière son mari qui rigolait gentiment. Après avoir vérifié que la voie était libre, elle laissa le dos de son homme et partit en trombe dans la salle de bains. Hans s'avança vers le grand comptoir de la cuisine et avala une crêpe en deux bouchées. Je m'installai sur une des chaises hautes et nous l'écoutâmes nous conter leur parcours de la journée.
Pour ma dernière soirée ici, les Allemands avaient voulu m'emmener au restaurant. J'avais catégoriquement refusé. Je voulais une soirée en famille, au chalet et non pas dans un lieu public. Je voulais pouvoir profiter de chacun d'eux encore une fois, et me prélasser sur la terrasse, jusqu'à ce que le jour disparaisse et que les étoiles entrent en scène. Nous dînâmes donc à la maison, et ce fut sans grande surprise un excellent repas, préparé par les soins de Greta qui, malgré ses rougeurs solaires, n'avait eu aucun mal à rester devant les fourneaux. Tobias avait encore trouvé quelque chose à redire sur le festin de sa mère. Ce n'était pas de la mauvaise foi, il aimait simplement donner son opinion, qu'il pensait souvent indispensable et juste. Une fois la table débarrassée, je partis m'installer sur la terrasse avec Noah tandis que son frère s'éclipsa en direction de la salle de bains. Les deux adultes restèrent à l'intérieur. Il faisait bon dehors, le vent était léger et d'une douceur agréable. Le soleil avait depuis longtemps entamé sa descente vers l'horizon et nous n'avions uniquement le droit qu'à sa lumière désormais lointaine. Le ciel, généreux, semblait se déverser sur nous en une multitude de couleurs pastelles.

— Tu pars à quelle heure demain déjà ?
— Mon avion est à treize heures trente. Tes parents m'emmèneront.
— Dans la Gretamobile ? se moqua-t-il alors que j'hochai la tête en riant à mon tour.

Hans et Greta formaient un couple tout à fait atypique. Ils étaient si différents qu'ils en devenaient forcément complémentaires. Greta avait grandi, comme Peter, en Bavière, entre les grandes forêts et les sommets tandis que Hans était un homme de la ville. Ce dernier était d'ailleurs à l'origine un des meilleurs amis de mon père, c'était comme ça qu'il avait fait la connaissance de Greta. Hans était un promoteur immobilier de renom, très respecté dans son domaine, un passionné d'histoire pourtant attaché à la modernité et au matérialisme alors que sa femme avait le goût des choses simples, elle qui passait ses journées à entretenir leur foyer et à élever leurs enfants. Hans était du genre à aimer les belles voitures alors que Greta avait toujours son bon vieux van Volkswagen depuis ses dix-huit ans, qui n'était autre que la Gretamobile. Noah et Tobias avaient beau en rire de ce véhicule, ils y étaient beaucoup attachés. Il fallait dire que Tobi, avec sa Lamborghini Murciélago, avait de quoi se vanter. Noah quant à lui, bien que détenteur du permis de conduire depuis peu, n'avait pas encore de voiture. C'était son choix me semblait-il. Et ce n'était pas étonnant, lui qui était tout le temps fourré avec son frère, il n'avait nullement besoin d'une automobile pour se déplacer.
Je n'avais pas lâché mon cousin d'une semelle de toute la soirée, Tobias nous avait rejoints et, lorsque la nuit était tombée, amenant avec elle la fraîcheur, nous étions rentrés. Je n'avais pas envie d'aller me coucher, après tout, je pourrais dormir demain dans l'après-midi, mes quatre heures de train me le permettraient amplement. Non, je voulais encore profiter de cette atmosphère germanique que je ne reverrais qu'à Noël. Nous nous installâmes donc tous les trois autour de la grande table du salon et sortirent les jeux de société du buffet en chêne massif, fièrement posté dans un coin de la pièce. Pendant les vacances d'été, les jeux vidéo étaient prohibés, en hiver, c'était différent, le temps ne nous permettait pas de sortir quand nous le désirions et d'avoir des activités diverses. Et les jeux de société, bien que divertissants, devenaient vite barbants. Je n'étais pas mauvaise joueuse mais je détestais qu'on me fasse remarquer exagérément ma nullité lorsque je perdais. Et bien sûr, Tobias ne ratait jamais une occasion de me charrier. Ce fut d'ailleurs sur une de ses remarques agaçantes que je me levai de ma chaise pour aller me coucher. La grande aiguille de l'horloge approchait bientôt les trois heures du matin. Je m'étirai de tout mon long, allant même jusqu'à me mettre sur la pointe des pieds, et fis la bise à mes deux cousins. Je passai par la salle de bains pour me laver les dents et gagnai enfin mon lit.
La lumière du jour s'était déjà faufilée, sans gêne, à travers les imperfections des volets et inondait légèrement la pièce. De grands faisceaux dorés striaient la chambre et les particules de poussières qui stagnaient habituellement dans l'air, avec une transparence remarquable, scintillaient ce matin de mille éclats. Je jetai un ½il endormi vers le réveil, il était dix heures passé de quelques minutes. Il nous fallait presque deux heures pour monter à Munich – heureusement, nous avions une heure d'autoroute – et je devais me présenter à l'aéroport environ une heure avant le décollage. Il fallait que je me lève puisque, comme à mon habitude, mon sac de voyage était loin d'être fait. Je bondis hors du lit et allai ouvrir les volets. Le soleil était haut dans le ciel, solitaire et splendide. L'odeur des tartines de pain grillées vint soudainement me chatouiller les narines et fut bientôt plus forte, plus attirante que la beauté et la chaleur de l'étoile reine. Et tel un automate, je suivis le parfum.

— Hallo Leute ! entonnai-je en arrivant dans la cuisine.
— Quel enthousiasme ! remarqua Tobias.
— Tu parles, elle est heureuse de partir, réfuta Noah pour me taquiner.
— Ne crois pas que ça m'enchante de vous quitter, mais je suis contente de retourner à Nacre.
— Du hast dich nicht zu rechtfertigen Lili, das ist normal,* renchérit Greta.

Je crois qu'elle était la seule à m'appeler ainsi. Greta comprenait le Français mais avait parfois du mal à s'exprimer, enfin, c'était surtout qu'elle ne pensait jamais à converser dans ma langue maternelle, elle ne faisait pas attention et de ce fait, elle perdait, sans le vouloir, beaucoup de vocabulaire et de maîtrise linguistique. Et puis, il fallait dire qu'elle avait dû apprendre le Français alors qu'elle était déjà adulte, mes cousins eux avaient eu, comme moi, la chance d'être baignés dans les deux cultures dès leur enfance. Je m'installai à table et me servis un grand verre de jus d'oranges, sous l'½il attentif du cadet. J'attrapai une tranche de pain grillé dans la corbeille et la recouvris de beurre et de confiture avant de l'engloutir. Je ne m'éternisai pas devant mon petit-déjeuner et, après avoir lavé mon verre, je remontai dans ma chambre pour me préparer.
Faire les valises, un moment générateur d'émotions contraires. D'un côté, c'était un voyage qui prenait fin, un temps qui s'arrêtait, un retour à la réalité en quelque sorte et d'un autre point de vue, c'était le retour chez soi, l'excitation de retrouver ses marques, sa maison. Son repère. Je n'avais qu'un sac, pas beaucoup de vêtements, la machine à laver avait tourné une fois par semaine. C'était l'avantage, nos bagages n'en étaient que plus légers. Je rassemblai mes affaires, fourrai le linge sale dans une poche, le propre était plié, le tout dans le sac. Je laissai de côté mon vieux jean troué aux genoux et ma chemise de bûcheron, comme l'appelait Tobias, qui n'était autre qu'une simple chemise à carreaux, pour m'habiller. Mon pyjama rejoignit les habits déjà portés et une fois débarbouillée, je rangeai ma trousse de toilette dans mon sac de voyage. Après avoir fait une énième ronde dans la pièce, vérifié que je n'avais rien oublié et fait mon lit, je me plantai devant la fenêtre quelques instants.

— Tu viens ? m'interpella Noah.

Je sursautai légèrement, moi qui étais statique depuis une poignée de minutes, et me retournai vers lui pour hocher la tête. La bandoulière sur une épaule, mon sac à main sur l'autre, les tongs aux pieds, je pouvais partir. Mon cousin me prit mon bagage lorsque nous arrivâmes devant les escaliers et je n'essayai aucunement de contrecarrer son initiative. Arrivés en bas, je rassemblai mes deux paires de chaussures – des tennis et des ballerines – que je rentrai à leur tour dans ma valise de fortune. Je considérai les membres de ma famille, un par un, et après avoir fait un rapide tour d'horizon de la pièce principale, je soufflai et pris la direction de la porte. Noah, qui portait toujours mon gros sac, me passa devant, et je remarquai que la Lamborghini de mon cousin était sortie du garage vers laquelle d'ailleurs mon bagagiste personnel se dirigeait. Je fronçai les sourcils, intriguée et continuai ma route vers le van de Greta. Peut-être voulait-il prendre quelque chose dans la voiture.

— Eh rastaman, l'apostrophai-je, t'as fumé ? Je vais dans le van moi !

Il se retourna dans ma direction et me sourit de toutes ses dents. Je fis alors face à Tobias, qui arborait le même rictus. Je m'arrêtai et arquai un sourcil.

— C'est moi qui t'emmène, avoua-t-il.
— C'est vrai ? souris-je.

Il acquiesça d'un signe de tête, et après confirmation auprès de ma tante, je me précipitai vers le véhicule rutilant. Noah avait déjà ouvert le coffre à l'avant, et était en train d'y déposer mes affaires.

— T'es sûr que ça va rentrer ? me moquai-je en arrivant à sa hauteur.
— Tu peux mettre les bagages de deux personnes mademoiselle ! me lança Tobias.
— Et qui conduit ? m'enquis-je.
— La blondasse ! railla Noah à l'attention de son frère.
— Alors là, réfutai-je, c'est la poêle qui se fout du chaudron !
— Arrête avec tes expressions de paysanne et monte dans mon bolide, on va être en retard !
— Faut que je dise au revoir aux autres ! m'affolai-je.
— Ils nous suivent, me rassura-t-il. Dépêche-toi, femme !

Je lui fis les gros yeux, faussement scandalisée et me hâtai à la portière tout sourire. Il mit la clé dans le démarreur et l'engin bringuebala légèrement avant que mon cousin ne s'amuse quelques instants à appuyer, par saccades, sur l'accélérateur. Le moteur vrombit alors comme un taureau taperait le sol avec sa patte avant de foncer sur le toréador, et quand il jugea avoir fait suffisamment ronronner sa belle, il passa la première et quitta le chalet. J'avais malheureusement oublié les goûts musicaux du blond... Il augmenta le volume de la musique et un rappeur dont j'ignorai totalement le nom et la popularité, débita ses lignes. Je me maudis aussitôt.

— Pitié, soupirai-je.
— Qu'est-ce que tu baragouines boucles d'or ?
— Ta musique, c'est une torture.
— Pas plus que ta musique de sauvage ! Tu les as vus pendant les concerts ? A bouger leur tête de haut en bas toutes les deux secondes ?
— Ce sont des passionnés ! me défendis-je amusée. Et toi, avec tes wech wech qui bougent leurs mains à chaque phrase et qui font des signes avec leurs doigts alors que ça veut rien dire !
— Tu sais pertinemment que le rap et R&B ça s'écoute plus que le rock !
— Forcément, la merde attire les mouches ! répliquai-je cinglante.
— Oh ! s'offusqua-t-il. T'es jalouse, c'est tout, reprit-il enjoué.
— Prétentieux ! contestai-je en tripotant les touches de l'autoradio.

J'avais par inadvertance mis en route le CD qui se trouvait déjà dans l'autoradio, et je reconnus avec joie le troisième album de Rage Against The Machine, un de mes groupes favoris. Mes yeux allèrent s'ancrer dans ceux de Tobias et un sourire éclaira mon visage.

— C'est le seul compromis qu'on ait trouvé avec Noah, rit-il.
— Je m'en serais doutée !

Son frère écoutait à peu près les mêmes groupes que moi et il était vrai que les morceaux de cette formation-ci alliaient à la fois la puissance des guitares et le phrasé hip-hop. Et tout le monde était content.
La vitesse des autoroutes allemandes n'était pas limitée... Et Tobias s'en était donné à c½ur joie avec son moteur de je ne sais combien de chevaux. J'aimais beaucoup la vitesse, mais avec modération tout de même. Il avait réussi à m'effrayer. Et même la voix de Zach de la Rocha et ses textes engagés n'avaient pas pu faire diversion et me calmer. Heureusement, nous n'avions qu'une heure d'autoroute...
Munich pointait enfin le bout de son nez et on pouvait distinguer les vapeurs noires qui flottaient innocemment au dessus de la ville, un nuage permanent de pollution qui s'accentuait en été. L'aéroport était au nord de la ville et nous y arrivâmes quelques instants plus tard. Il était à présent midi et quart.
Après avoir enregistré mon bagage, je rejoignis les Allemands à la cafétéria de l'aéroport, il me restait encore du temps avant d'aller en salle d'embarquement et je comptais bien profiter d'eux autant que possible. Noah et Tobias faisaient sans surprise les imbéciles, touchaient à tout comme de vrais gosses et ne manquaient pas une occasion de m'embêter, tantôt à m'ébouriffer les cheveux, tantôt à me chiper mes biscuits. J'avais d'ailleurs coursé l'aîné à travers l'immense bâtiment après qu'il eut donné un coup dans mon gobelet alors que je buvais, me renversant du soda sur le menton, inévitablement. Nous nous étions fait prendre par les employés de l'aéroport, auxquels j'avais vainement tenté d'expliquer la raison de notre course poursuite, mais ces derniers, après nous avoir qualifiés d'agitateurs, n'avaient rien voulu entendre et nous avions rejoint les autres, la queue entre les jambes.
La séparation ne fut pas difficile, bien qu'une boule se logeât dans ma gorge au moment de monter à bord, je partis le c½ur léger, heureuse de rentrer à la maison, impatiente de revenir en Allemagne à Noël. Le vol fut bien plus rapide que ce que j'avais imaginé et mes quatre heures de train étaient finalement passées, elles aussi. Le sommeil m'avait bien aidé sur ce coup-là. J'arrivais enfin à la gare de La Rochelle. Dans la salle d'attente, la télévision donnait déjà les informations et je me hâtais dehors, passant au peigne fin les voitures stationnées sur le parking. Pas un seul taxi à l'horizon. Je soufflai exagérément et me dirigeai vers une cabine téléphonique, juxtaposée à l'entrée du bâtiment. L'annuaire semblait avoir fait la guerre mais je ne m'en formalisai pas et cherchai une compagnie de taxis. Je les appelai depuis mon portable et après avoir donné ma position, m'en retournai à l'intérieur de l'établissement pour dévaliser les distributeurs : j'avais faim.
Le chauffeur pointa le bout de son capot dix minutes plus tard, alors que je m'étais assise sur mon sac de voyage devant la gare, croquant avidement dans mon sandwich. Je me levai d'un bond, remis la nourriture correctement dans l'emballage et après avoir attrapé mon bagage, montai en voiture.

— Où va-t-on mademoiselle ?

Je bouclai ma ceinture, m'enfonçai confortablement dans le siège et, tout posant mon front contre la vitre, souriante, je déclarai :

— On rentre à la maison. On rentre à Nacre.









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(*) Traduction : Tu n'as pas à te justifier Lili, c'est normal.


Ok alors ce chapitre a disparu pendant que je dormais, j'ai pas tout compris lol.

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# Posté le jeudi 10 décembre 2009 08:25