• • Première apparition • •
Seize septembre 2008
Lautersee me faisait face. Calme, étincelant. Majestueux. L'écrin montagneux admirait son reflet sur la surface miroitante, froissée par moments par la douce brise qui, sans gêne, venait chiffonner l'eau en une multitude de vaguelettes. Les nuages avaient été chassés de la toile et le ciel arborait fièrement, d'un bout à l'autre du panorama, une couche uniforme d'un bleu éclatant à faire rougir le célèbre Monochrome IKB. Le mercure devait flâner entre les vingt-cinq et trente degrés Celsius, température plus qu'agréable en cette mi-septembre. Comme chaque année, ma mère, Peter et moi-même séjournions deux semaines en Haute-Bavière, refuge familial de mon beau-père germanique. Nous avions posé nos bagages après le quinze août mais mes parents étaient repartis dès le premier septembre. Ayant atteint la majorité quelques mois auparavant, je m'étais octroyée le droit de rester plus longtemps. Comme à l'accoutumée, le séjour en pays bavarois, en compagnie de mes deux cousins, Tobias et Noah, était des plus plaisants. Ces deux là avaient depuis longtemps franchi la barre des quatre cents coups. Je me souvenais encore, avec une exactitude singulière, de leur mine fatiguée lors de notre arrivée, eux qui revenaient tout droit de Hollande où ils avaient passé plus de temps à se défoncer dans les coffee shops qu'à pédaler le long des berges en grignotant de la mimolette. Les jours s'étaient accumulés depuis, jusqu'à former un mois entier et je partais demain, en fin de matinée. Ma dernière après-midi en Allemagne s'annonçait des plus paisibles : farniente et baignade au lac. Une routine engagée déjà depuis le début de ces vacances outre Rhin, mais qui, en aucun cas, ne m'avait lassée. Avec les garçons, nous avions plusieurs fois alterné avec des balades en forêt et des escapades dans les grandes villes les plus proches mais se prélasser près de l'eau occupait le plus clair de notre temps.
Je quittai la fenêtre de ma chambre et me dépêchai d'enfiler mon maillot de bain. Comme nous ne venions que rarement en Allemagne, nous avions le plus souvent droit à une des deux chambres qui donnaient sur le balcon, et je m'en réjouissais à chaque fois. Ma peau, habituellement blanche comme neige, s'était parée d'un léger nappage caramel qui me satisfaisait pleinement. Ma longue chevelure blonde, qui descendait en cascade jusque sur ma poitrine, s'était abîmée durant cet été. Le soleil et les plongeons dans le lac n'avaient pas arrangé les pointes. Le toucher était encore plus déplaisant que la vue. Ils étaient si rêches et fourchus qu'une brindille de paille m'aurait effleurée avec plus de douceur. Certains oiseaux avaient déjà dû se méprendre et me confondre avec un épouvantail. Je balayai cette pensée d'un revers de main, balançant la mèche de cheveux que j'observai depuis quelques secondes par-dessus mon épaule, et attrapai ma serviette pour quitter ma chambre. La fraîcheur du couloir m'enveloppa immédiatement et me fit légèrement frissonner. Je me hâtai dehors et coupai à travers les hautes herbes pour rejoindre le bassin. Le vent, par des embardées plus ou moins régulières, s'en allait courir sur les grandes tiges qui se couchaient sous son passage, donnant au pré des allures d'océan. Le champ était strié d'ondes lumineuses, de fins liserés blancs, semblables à l'écume des vagues, suivaient le mouvement de l'herbe qui n'en finissait plus d'ondoyer.
Je fus surprise de ne pas trouver mes cousins au plan d'eau. Arrivée sur le ponton, je scrutai les environs et tournai plusieurs fois sur moi-même mais aucune silhouette similaire à la leur n'apparut à l'horizon. Embêtée, j'ancrai mes poings sur mes hanches et examinai plus méticuleusement les rives du lac. Après quelques minutes, je mis un terme à mes recherches peu fructueuses et décidai d'aller me rafraîchir. La brise était la bienvenue, apaisant à chaque bourrasque ma peau en proie aux rayons vils et téméraires de l'astre roi. Je laissai tomber ma serviette, enlevai mes sandales et m'avançai sur la plate-forme. L'eau était limpide. Elle était si claire que je distinguais parfaitement le fond. Elle devenait plus verte à une dizaine de mètres de la rive pour devenir d'un bleu marine intense au centre. Je me baissai et glissai mes pieds dans le bassin jusqu'à toucher le sol. Mes jambes étaient entièrement immergées, l'eau m'arrivant en dessous du bassin. Il n'y avait pas grand monde, les planches à voiles étaient délaissées au profit des pédalos qui erraient par-ci, par-là, le restaurant semblait pourtant avoir beaucoup de clients mais les baigneurs se faisaient rares. Ce n'était pas plus mal.
L'eau n'était pas spécialement froide, avoisinant sûrement les vingt degrés, mais se mouiller entièrement amenait toujours son lot de réticence. Le plus facile était encore de se faire jeter depuis le ponton. C'était en général une méthode qui ne recueillait guère le consentement du futur baigneur mais qui, au moins, avait fait ses preuves en matière de rapidité d'immersion. J'aspergeai mon cou, par petites giclées, et m'éclaboussai mollement le ventre, puis satisfaite je me penchai en avant et sombrai totalement dans l'eau. Un long frisson me parcourut et je refis surface. Je passai rapidement mes mains sur mon visage, essuyant l'eau sur mes paupières, et ouvris les yeux. La nature se livrait dans son plus simple appareil. Magistrale, magnifique. Immuable et pourtant si changeante. D'immenses épicéas bordaient le lac, formant une ceinture verte aux allures de fourrure épaisse et soyeuse qui laissait échapper son parfum, semblable à celui de la térébenthine, lorsque l'alizé s'aventurait dans son feuillage. La palette de couleurs pour ce tableau n'était pas large, allant partiellement du bleu au vert, en passant par le marron, mais les nuances de chaque teinte présente étaient exceptionnelles. Tout était harmonieux. Le vent, qu'il chatouillât la ramure des conifères ou qu'il fit frémir l'eau du lac, engendrait à coup sûr une symphonie des plus reposantes.
Dans mon tour d'horizon, j'aperçus le chalet, emprisonné dans la verdure. Il était dans la famille Welder depuis des décennies, Peter en était fier. Construite à flanc de coteau, la bâtisse s'ouvrait sur le lac. L'imposante toiture en croupe bâchait noblement l'habitation, les brisis, percés ça et là de tabatières, descendaient au niveau du premier étage, prenant des faux airs de raie battant ses grandes nageoires. Les larges balcons qui ornaient la façade étaient couverts par la saillie du toit. Le bois était marron foncé et les ardoises d'un gris clair qui devenait argenté lorsque le soleil faisait danser ses rayons après une averse. Greta, la s½ur de Peter, désignée gardienne de la demeure, avait pour habitude d'accrocher des géraniums aux balustrades. Ils étaient, la plupart du temps, d'un rouge vif qui me sortait par les yeux, sans parler de leur odeur qui me retournait toujours un peu l'estomac. C'était, je crois, les plantes que je détestais le plus. Il fallait tout de même reconnaître leur efficacité contre les moustiques.
J'aimais éperdument cet endroit. Je m'y sentais bien, j'avais toujours cette impression d'être en phase avec ce monde qui m'entourait, de ne pas être de trop, comme je l'eus malheureusement déjà ressenti dans ma vie. Il faut dire que ce lieu était affilié aux vacances, il était alors forcément salutaire. Je savais qu'ici j'aurais toujours ma place, je m'y sentais d'ailleurs comme chez moi. Ce sentiment d'appartenance, qui me collait au corps comme une plume étreindrait le goudron, était très important pour moi. Je n'avais finalement aucun lien de parenté avec la famille de Peter. Tobias et Noah étaient, sur un plan biologique, de simples copains – de vacances, qui plus était – alors que pour moi, ils étaient clairement mes cousins germains. Depuis toute petite, ils avaient, comme le reste de la famille Whöner, bercé mes étés et mes noëls, les vacances et les moments en famille avaient été, et étaient toujours, associés à eux. Jamais je n'avais eu le sentiment d'être une pièce rapportée ou une bête noire. Jamais on ne m'avait surnommée le « vilain petit canard », aucune remarque blessante ne m'avait été adressée. J'aimais cette famille comme mon propre sang, elle m'avait faite sienne, ils étaient miens. Je crois d'ailleurs que le fait de ne pas être la fille biologique de Peter avait renforcé cet amour, d'un côté comme de l'autre de la frontière.
Prise dans ma contemplation, j'en oubliais de bouger. Mes pieds s'étaient légèrement enlisés dans le sol et d'un geste mou, je levai mes jambes, l'une après l'autre. Un rire familier vint jusqu'à mes oreilles et je redressai la tête, mes yeux allant se river sur les roseaux qui bordaient le lac. Deux têtes blondes apparurent au dessus de la végétation. Tobias était le plus âgé, de trois ans mon aîné alors que son frère me devançait seulement de quelques mois. Tous deux étaient beaux garçons, grands et élancés. Tobias était plutôt classique, ses cheveux dorés encadraient son visage, une légère franche habillait l'une de ses tempes. Ses yeux étaient verts, comme ceux de son frère, sa physionomie aux traits fins. Il avait un sourire sorti tout droit d'une publicité pour dentifrice. Son style vestimentaire suivait logiquement son apparence physique. Noah était plus anticonformiste. Il avait, depuis trois ans maintenant, coiffé ses cheveux en une masse longue et impressionnante de dreadlocks et ses blue-jeans étaient un peu plus larges que ceux de son frère. Tobias avait un sourire magnifique oui, mais il n'avait pas le regard troublant de son frangin. Noah avait les cheveux légèrement plus foncés que Tobias même si, avec le soleil, ces derniers étaient d'une blondeur éclatante. Je me plaçai devant le ponton et ils arrivèrent enfin sur la plate-forme en bois. Un rictus déforma leurs deux visages à ma vue. Tobias portait un bermuda kaki et une chemise blanche, grande ouverte qui laissait entrapercevoir son torse glabre. Noah, quant à lui, se promenait en short de bain.
— Tu es enfin debout la marmotte ! me lança le plus vieux.
— Marmotte, marmotte... Je te signale que dans certaines entreprises en France, on a le droit de faire la sieste, c'est même recommandé ! me défendis-je amusée.
— Ah ces Français ! s'exclama Noah.
— Ah ces Françaises oui ! le reprit son frère d'un air rêveur, un sourire accroché aux lèvres.
Les garçons parlaient couramment le français et je maîtrisais moi aussi assez bien la langue de Goethe. C'était un avantage d'avoir deux cultures et donc deux langues différentes dans une seule et même famille. Tobias et Noah aimaient beaucoup parler la langue de Molière, assurant que cela faisait craquer les filles d'entendre leur petit accent. C'était vrai qu'ils étaient attendrissants lorsqu'ils se mettaient à discuter en français.
— Vous étiez partis où ? demandai-je finalement sans relever la réplique de mon cousin.
— Comme tu dormais, on était partis se balader autour du lac.
— C'est surtout que Tobi voulait voir Heidi, la fille qui tient le kiosque pour les locations de pédalos... m'informa Noah faussement exaspéré.
Tobias était un grand dragueur. Et vu sa belle gueule, il n'avait aucun souci à se faire. Il avait eu beaucoup de conquêtes mais sans jamais tomber dans l'excès. Il ne cherchait pas constamment à amener un trophée de plus sur une étagère ou à agrandir son tableau de chasse, il aimait les filles et il aimait par-dessus tout savoir qu'il leur faisait de l'effet. Elles étaient moins nombreuses celles qui dépassaient le stade de la drague et d'un éventuel premier rencard.
— Ah oui et c'est grâce à qui qu'on a eu un tour en kayak gratuit ? demanda son frère.
— Vous êtes allés faire du kayak ? Sans moi ? m'écriai-je.
— Mais non voyons, on lui a dit qu'on allait te chercher avant, rétorqua-t-il en haussant les épaules, comme si cela avait été une évidence.
Je poussai un petit cri, tapai énergiquement mes mains l'une contre l'autre face à cette nouvelle et ne perdis pas une minute de plus pour sortir de l'eau. Je m'essuyai furtivement le corps et mis mes sandales. J'enroulai ma serviette autour de moi et nous partîmes vers le kiosque. Mes pieds mouillés se dérobaient à chaque pas pressé que je faisais, laissant échapper, en plus de ce désagrément, un couinement aigu qui m'agaçait. Le sable ne se gênait pas non plus pour se glisser entre la semelle et ma voûte plantaire et je décidai d'enlever mes claquettes. Nous arrivâmes au kiosque quelques minutes plus tard, le temps de longer toute la rive et je saluai d'un sourire la fameuse Heidi. Elle était brune. Sa peau devait compter le soleil parmi ses amis puisqu'elle était hâlée et aucunement brûlée, comme l'eut été la mienne au début des vacances. Ses deux perles chocolatées semblaient parfois parsemées d'éclats de noix de coco tant la lumière s'y reflétait. Elle se décolla de son comptoir et je pus la voir entièrement. Elle était de taille moyenne et assez plantureuse, simplement vêtue d'un bikini et d'un short en jean, dont le bas s'effilochait jusqu'à former des franges. Elle nous donna trois combinaisons de plongée, après avoir pris connaissance de nos tailles respectives et nous les enfilâmes aussitôt, par-dessus nos maillots de bain. Une fois les fermetures éclair et les scratchs en place, chacun de nous tira son embarcation à l'eau. J'attendais que mes cousins se glissent dans les canoës pour m'y mettre à mon tour. Je n'aimais guère mettre mes pieds nus dans un endroit que je ne pouvais pas voir, j'avais toujours peur qu'il y ait des bestioles ou des liquides gluants, je n'avais pas peur à proprement parlé, je n'aimais pas ça, simplement. Mes cousins enfin installés, je me préparai à mon tour. Mes deux mains sur chaque côté du trou, j'avançai mon pied jusqu'à ce qu'il touche le fond du kayak et le fit pivoter pour me mettre en équilibre dessus, afin d'entrer les deux jambes en même temps.
— Ah ! s'écria Tobias alors que j'avais rentré mes genoux. Je crois qu'y a un crapaud !
Je m'arrêtai aussitôt, ahurie et le regardai immédiatement. Il ne bougeait pas lui non plus, tenant fermement son canot de chaque côté, le visage crispé puis il se mit à crier et à tanguer d'un coup, bougeant ses jambes dans l'espace qu'il leur était alloué, comme il le pouvait. Je restai médusée lorsqu'il se mit à rire tout en se balançant, je compris alors qu'il blaguait.
— Espèce d'abruti ! répliquai-je, soulagée.
— Elyah a peur des crapauds, c'est mignon ! se moqua-t-il.
— Si tu savais ce que je leur fais aux crapauds moi ! maugréai-je en prenant ma pagaie.
Heidi gloussait au bord de l'eau. Tobias aimait tellement amuser la galerie. Et le pire, c'est que cela marchait toujours. Je l'éclaboussai furtivement à l'aide de ma pagaye et me mis à rire.
— On fait la course ? proposa Noah.
Son frère n'avait pas besoin de répondre, c'était rhétorique. Il savait pertinemment qu'il répliquerait par l'affirmative. Quel était ce besoin récurrent qu'avaient les hommes à vouloir s'affronter, cette nécessité maladive de devoir se mesurer les uns aux autres et ce, qu'importait l'enjeu ? Avaient-ils si peu confiance en eux pour vouloir à tout prix se défier et prouver qu'ils étaient forts et courageux ? Je soufflai en secouant ma tête de droite à gauche, faussement consternée par ces démonstrations incessantes de virilité, et les sourires des deux blonds ne tardèrent pas à déformer leur visage. Ils se placèrent côte à côte, se défiant piteusement du regard, puis ils établirent les règles de cet énième challenge et je laissai Heidi donner le départ. Les Allemands détalèrent – aussi vite qu'ils le purent – et je décidai de voguer tranquillement sur le lac. Pagayant avec autant de force qu'un moucheron, j'arrivais bien plus tard au milieu de l'étendue d'eau où mes cousins stagnaient fièrement depuis longtemps déjà. L'air goguenard, ils me guignaient impunément, riant aux éclats lorsqu'ils se concertaient quelques brèves secondes. Ils savaient évidemment mon irritation par rapport aux moqueries, spécialement quand la tête de turque n'était autre que moi, et s'amusaient à me faire enrager à chaque fois qu'ils le pouvaient. Je leur tirai la langue et les aspergeai d'eau à coups de pagaye. Je tendis cette dernière en direction de Tobias et celui-ci me tira vers lui. Mon embarcation glissa lentement au milieu des deux autres et j'agrippai mes mains sur ces dernières pour me freiner.
Nous restâmes ainsi pendant de longues minutes, appréciant pleinement la quiétude sans pareille de Lautersee et la présence muette de chacun de nous. Il y a parfois des silences communs auxquels il est bon d'assister. De participer. Ces absences de paroles que seuls les soupirs d'aise trahissent, ce mutisme collectif qui à lui seul, étouffe les éventuelles tentatives de dialogues, cette aphasie ambiante qui rend les mots dérisoires et inutiles. Les garçons étaient pourtant très loquaces mais ils savaient se taire quand cela était nécessaire. Quant à moi, à défaut d'avoir constamment mes vieux vinyles sous la main ou mes CDs, je me contentais largement du silence. J'aimais cette mutité extérieure qui permettait les bavardages internes, celle qui faisait gonfler les voiles de nos pensées les plus timides ou de notre imagination et qui les poussait vers des rives qui nous semblaient embrumées, abruptes et sauvages. Inaccessibles.
Noah éternua, brisant ainsi la magie du moment et un « Gesundheit » synchronisé de Tobias et moi s'en suivit. Nos canots, collés les uns aux autres, s'étaient mis à bouger légèrement.
— Eh Tobi, on retourne Elyah ?
J'hoquetai de surprise à l'entente de mon prénom et laissai mes yeux s'agrandir autant qu'ils le pouvaient. J'appuyai mes mains sur chacun de leur canoë et me poussai en arrière afin de me dégager de leur emprise. Leurs yeux malicieux et leur sourire narquois me donnèrent des frissons et je sentis aussitôt l'adrénaline m'envahir. Ils allaient me poursuivre ces imbéciles. Et je ne voulais pas qu'ils me rattrapent ! S'il y avait bien une chose que je ne supportais pas, c'était d'être la souris et ces deux gros matous étaient déjà en train de faire demi-tour pour me courser. Je fis pivoter mon embarcation à mon tour, précipitant chacun de mes gestes et lorsque je fus enfin dos à eux, je m'armais de ma force légendaire et commençai à ramer le plus vite possible.
— Trouillarde ! hurlèrent-ils à l'unisson.
— Tortionnaires ! répliquai-je hilare. Tas de sauvages ! Moule à gaufres ! ajoutai-je.
— Ectoplasme ! s'écria Tobias en riant. Ostrogoth ! Coupe-jarret !
— Vache qui vous bouse ! renchérit Noah d'une voix guillerette.
Le silence se fit, j'arrêtai aussitôt de pagayer et puis, après un bref moment d'inertie, j'éclatai de rire. J'étais comme possédée par mon fou rire, complètement habitée, secouée, je n'arrivais plus à m'arrêter. Quand nous étions plus jeunes et que les garçons venaient séjourner en France, nous avions l'habitude de regarder les Aventures de Tintin sur le petit écran. Nous adorions cela. Et même s'il existait une version allemande, ils préféraient de loin le voir en français. Tobias avait lu toutes les bandes dessinées que nous possédions chez nous tandis que Noah s'était contenté de les feuilleter à chaque fois... Il aurait dû s'y pencher plus sérieusement !
Tantôt la tête en arrière, tantôt pliée sur moi-même, je tentai de calmer mon hilarité. Tobias se faisait lui aussi mal aux zygomatiques. Entre deux éclats de rire, je parvins à articuler :
— Espèce de Haddock en carton ! On dit bachi-bouzouk !
Je ris de plus belle et une larme folle coula le long de ma joue. Je vis Noah du coin de l'½il, faussement vexé que son frère et moi nous moquions de la sorte et c'est lorsque je rouvris les yeux, laissant une énième goutte salée dévaler mes pommettes, que je l'aperçus à mes côtés. Je me retins immédiatement de rire, ne pouvant toutefois empêcher mes lèvres de se fondre en contorsions hideuses, et je fis face à mon cousin. Il me fixait, comme il savait si bien le faire : les yeux plissés, la bouche pincée. Il ne bougeait pas. J'inspirai profondément et dissipai un tant soit peu mon trouble.
— Ne fais pas semblant de bouder Noah, tu y arrives très mal...
Un sourire malicieux déforma son visage et mon fou rire revint au galop. Profitant de mon inattention, il colla son canoë au mien et agrippa mes flancs. J'avais une sainte horreur des chatouilles. Et c'était simplement parce que je ne les craignais que trop. Je me mis à gesticuler avec autant de virulence qu'une queue de lézard tout juste démembrée et essayai de m'échapper. J'imaginais Tobias derrière nous, tranquillement installé aux premières loges dans son kayak, les bras croisés sur la poitrine et ses lèvres étirées jusqu'aux oreilles. Mais quel sadique ! Ne pouvait-il donc pas me venir en aide ?
Je suppliai finalement son cadet d'arrêter la torture et ce dernier s'exécuta, un rictus fier placardé sur la figure. Je repris mon souffle et lui tirai la langue. Ma pagaye flottait à côté du canoë et je tendis ma main pour l'attraper. Alors que Noah s'éloignait et que mes doigts agrippèrent le manche de la rame, je vis mon bracelet glisser de mon poignet et commencer sa descente vers les abysses. Ni d'une ni deux, je plongeai mon bras dans l'espoir de le retenir. Bredouille, je remontai ma main et rivai mes yeux sur l'eau. L'objet de ma convoitise s'en allait doucement, je voyais encore son scintillement mais quelque chose d'autre attira mon attention. Les doigts accrochés au rebord du canot, je me penchai un peu plus. Là, dans les profondeurs vertigineuses et obscures du lac, deux perles blanches luisaient de mille éclats. Mon bracelet avait totalement disparu de la circulation, ne restaient visibles que ces deux Aigue-marine qui venaient troubler l'ébène césarien de l'abîme. Mes phalanges touchèrent l'eau et je n'eus pas le temps de réagir que mon corps basculait déjà en avant. J'échappai un petit cri qui s'étouffa dans mon plongeon. Le kayak s'était retourné et j'ouvris les yeux. Malgré le flou, je distinguai encore les deux billes blanches. Je fis quelques brasses vers le fond, totalement hypnotisée, et levai finalement les yeux vers la surface. Le soleil faisait pénétrer ses rayons dans l'eau et un champ lumineux inondait les quelques premiers mètres. Manquant bientôt d'air, je décidai de regarder – du mieux que je pouvais – les deux diamants étincelants. Je les vis enfin et aperçus bien plus encore. Mon sang ne fit qu'un tour. Dans la pénombre avoisinante, un visage se dessina autour des deux petites boules blanches. J'hoquetai, prise d'un frisson d'effroi et bus logiquement la tasse. L'eau s'engouffra à la hâte dans mes poumons comme un homme mourant courrait après la vie et me brûla littéralement le buste. Je me dépêchai de refaire surface, ma tête allait exploser et je me sentais défaillir. L'air fouetta enfin mon visage et se précipita dans mon corps. Une quinte de toux vint écorcher ma gorge, expulsant l'eau qui restait dans mes deux réserves naturelles d'oxygène. Mes cousins avaient déjà retourné mon embarcation et ils m'attrapèrent chacun par un bras.
A mesure que je retrouvai mon calme, je recouvrai mes esprits. J'entendais des brides de phrases, mes cousins semblaient à la fois inquiets et divertis. Mais moi, j'étais bel et bien ailleurs, encore sous l'eau, face à ces deux sphères minuscules et brillantes qui n'étaient finalement autre que des yeux. J'avais toujours eu une imagination débordante mais là, cela tenait du délire. Peut-être étais-je victime d'une insolation ? Le soleil, incapable de me faire ressembler à une écrevisse depuis plus d'une semaine s'était vengé par le biais d'un autre de ses talents ? Ou peut-être était-ce un leurre de mon subconscient, qu'à trop vouloir identifier ces deux perles lumineuses, je m'étais involontairement mis en tête qu'il devait s'agir d'une découverte incroyable ? Alors qu'il se pouvait que ce soit simplement un poisson ou de grosses particules, des sédiments en suspension dans l'eau... Non, ce n'était pas un visage, quelqu'un... Ça ne se pouvait pas. Je n'avais jamais cru aux fantômes et encore moins aux sirènes et autres créatures du genre. J'avais dû rêver, halluciner.
— Et ben alors ? s'enquit Tobias.
— Laisse-la reprendre son souffle, modéra son frère.
— Ça... commençai-je. Je... Ok, finis-je par dire, essoufflée.
Je m'agrippai à mon kayak et les garçons m'aidèrent à me hisser dessus. Une fois installée, je regardais automatiquement dans l'eau. Il n'y avait plus rien, évidemment. J'attrapai ma pagaie et la posai devant moi puis m'essorai les cheveux. Je regardai à tour de rôle mes cousins.
— Tu sais, on n'allait pas le faire, me confia Noah.
— Quoi donc ? demandai-je surprise.
— Te retourner, rit-il. Tu voulais prouver que tu pouvais le faire ou bien ?
Que dire ? Que j'avais vu deux billes brillantes dans l'eau et que, comme une blonde que j'étais, à trop me pencher pour voir quelque chose qui n'existait pas, j'étais tombée ? Très crédible Elyah, vraiment... pensai-je exaspérée. J'haussai les épaules en guise de réponse et ébouriffai ma chevelure. Mes deux cousins se mirent à rire succinctement, sûrement amusés par mon comportement et je commençai le retour vers la rive, où Heidi nous attendait.
Le reste de l'après-midi se passa sans encombre. J'avais eu une certaine réticence à aller de nouveau dans l'eau une fois la terre ferme retrouvée mais bien vite l'envie de me rafraîchir m'avait conquise. Et puis, rester allongée toute une après-midi au bord de l'eau n'était pas franchement du goût de mes cousins qui m'avaient bien facilement jetée dans le lac à plusieurs reprises.
Nous prenions dorénavant le chemin du retour vers le chalet et j'essayais de retenir le plus de sensations possibles : les odeurs, les bruits. La vue. Dès demain, l'aube changerait la nature telle que je la voyais maintenant et rien – ou presque – ne serait pareil. Ce n'était pourtant pas comme si je n'allais jamais revenir... A chaque fois, c'était le même manège : emmagasiner un maximum d'images et de parfums. Et ce soir, avant d'aller me coucher, je resterais sûrement plantée devant ma fenêtre. J'aimais tellement cet endroit que chaque départ amenait son lot de nostalgie mais lorsque je me disais que j'y reviendrais bientôt, l'excitation m'envahissait. Nacre me manquait, comme à chaque fois que je gagnais le continent, et j'avais ce même sentiment – dans une moindre mesure cependant – pour Lautersee. Ces deux lieux signifiaient tant à mes yeux, j'avais mes racines sur mon île et une deuxième source qui équilibrait le tout ici, en Allemagne. Nacre était mon fief, Lautersee mon oasis dans le désert.
Noah se précipita vers le comptoir de la cuisine dès que nous eûmes franchi la porte d'entrée et croqua sauvagement dans une crêpe. Son frère ne tarda pas à l'imiter. C'étaient de vrais goinfres. Et le pire dans tout ça, c'est qu'ils ne prenaient pas un gramme. Nous autres, les femmes, un repas bien honoré et les bourrelets siégeaient logiquement sur nos ventres. Ceci dit, il valait mieux que cela fonctionne ainsi, qu'ils s'empiffrent, arrivés à la trentaine c'était la bedaine qui les guetteraient. Je traversai la grande salle d'un pas décidé, lorgnant au passage les crêpes succulentes de Greta, et me dirigeai à l'étage pour prendre une douche.
L'eau chaude me fit un bien fou, mon corps encore mouillé et frais, frissonna au contact des gouttes brûlantes. La fumée se dégagea au dessus la cabine pour aller recouvrir miroir et vitres. C'était d'ailleurs ce qui mettait Greta hors d'elle étant donné que mes cousins et moi avions une fâcheuse tendance à effacer la buée avec nos mains, laissant au mieux de grandes traces transversales sur la glace, au pire d'hideux et puérils graffitis... Mais je n'en avais cure, j'étais vraiment amorphe et détendue. Beunaise. Mes muscles s'étaient tous relâchés, j'étais si molle qu'il me fallut lutter contre mon oisiveté naissante pour me savonner. La mousse onctueuse et odorante me donnait l'impression d'un yaourt à la framboise qu'on aurait étalé sur ma peau. Je me rinçai jusqu'à effacer le dernier nuage blanc de mon corps et coupai l'eau. J'essorai mes cheveux et ouvris les portes de la cabine. Un léger courant d'air engloba ma silhouette et je frémis. J'attrapai une serviette, épongeai mes bras et mes jambes pour ensuite m'enrouler dans cette dernière et sortir entièrement du bac à douche. Comme je l'avais prédit, le miroir était embué, tout comme la fenêtre que je décidai d'ouvrir. Je quittai la pièce sans même toucher à la glace et regagnai ma chambre où je m'habillai.
Greta et Hans rentrèrent peu de temps après. Ils étaient allés marcher toute l'après-midi, profitant du beau temps et du paysage magnifique de Bavière qu'ils connaissaient sur le bout des doigts mais duquel ils ne se lassaient jamais. Ma tante avait attrapé des coups de soleil sur le visage et sur les bras, elle arborait à présent un superbe bronzage agricole. Pour l'embêter, mes cousins s'approchèrent d'elle, les bras ouverts, prêts à embrasser sa peau brûlée, et Greta se recroquevilla derrière son mari qui rigolait gentiment. Après avoir vérifié que la voie était libre, elle laissa le dos de son homme et partit en trombe dans la salle de bains. Hans s'avança vers le grand comptoir de la cuisine et avala une crêpe en deux bouchées. Je m'installai sur une des chaises hautes et nous l'écoutâmes nous conter leur parcours de la journée.
Pour ma dernière soirée ici, les Allemands avaient voulu m'emmener au restaurant. J'avais catégoriquement refusé. Je voulais une soirée en famille, au chalet et non pas dans un lieu public. Je voulais pouvoir profiter de chacun d'eux encore une fois, et me prélasser sur la terrasse, jusqu'à ce que le jour disparaisse et que les étoiles entrent en scène. Nous dînâmes donc à la maison, et ce fut sans grande surprise un excellent repas, préparé par les soins de Greta qui, malgré ses rougeurs solaires, n'avait eu aucun mal à rester devant les fourneaux. Tobias avait encore trouvé quelque chose à redire sur le festin de sa mère. Ce n'était pas de la mauvaise foi, il aimait simplement donner son opinion, qu'il pensait souvent indispensable et juste. Une fois la table débarrassée, je partis m'installer sur la terrasse avec Noah tandis que son frère s'éclipsa en direction de la salle de bains. Les deux adultes restèrent à l'intérieur. Il faisait bon dehors, le vent était léger et d'une douceur agréable. Le soleil avait depuis longtemps entamé sa descente vers l'horizon et nous n'avions uniquement le droit qu'à sa lumière désormais lointaine. Le ciel, généreux, semblait se déverser sur nous en une multitude de couleurs pastelles.
— Tu pars à quelle heure demain déjà ?
— Mon avion est à treize heures trente. Tes parents m'emmèneront.
— Dans la Gretamobile ? se moqua-t-il alors que j'hochai la tête en riant à mon tour.
Hans et Greta formaient un couple tout à fait atypique. Ils étaient si différents qu'ils en devenaient forcément complémentaires. Greta avait grandi, comme Peter, en Bavière, entre les grandes forêts et les sommets tandis que Hans était un homme de la ville. Ce dernier était d'ailleurs à l'origine un des meilleurs amis de mon père, c'était comme ça qu'il avait fait la connaissance de Greta. Hans était un promoteur immobilier de renom, très respecté dans son domaine, un passionné d'histoire pourtant attaché à la modernité et au matérialisme alors que sa femme avait le goût des choses simples, elle qui passait ses journées à entretenir leur foyer et à élever leurs enfants. Hans était du genre à aimer les belles voitures alors que Greta avait toujours son bon vieux van Volkswagen depuis ses dix-huit ans, qui n'était autre que la Gretamobile. Noah et Tobias avaient beau en rire de ce véhicule, ils y étaient beaucoup attachés. Il fallait dire que Tobi, avec sa Lamborghini Murciélago, avait de quoi se vanter. Noah quant à lui, bien que détenteur du permis de conduire depuis peu, n'avait pas encore de voiture. C'était son choix me semblait-il. Et ce n'était pas étonnant, lui qui était tout le temps fourré avec son frère, il n'avait nullement besoin d'une automobile pour se déplacer.
Je n'avais pas lâché mon cousin d'une semelle de toute la soirée, Tobias nous avait rejoints et, lorsque la nuit était tombée, amenant avec elle la fraîcheur, nous étions rentrés. Je n'avais pas envie d'aller me coucher, après tout, je pourrais dormir demain dans l'après-midi, mes quatre heures de train me le permettraient amplement. Non, je voulais encore profiter de cette atmosphère germanique que je ne reverrais qu'à Noël. Nous nous installâmes donc tous les trois autour de la grande table du salon et sortirent les jeux de société du buffet en chêne massif, fièrement posté dans un coin de la pièce. Pendant les vacances d'été, les jeux vidéo étaient prohibés, en hiver, c'était différent, le temps ne nous permettait pas de sortir quand nous le désirions et d'avoir des activités diverses. Et les jeux de société, bien que divertissants, devenaient vite barbants. Je n'étais pas mauvaise joueuse mais je détestais qu'on me fasse remarquer exagérément ma nullité lorsque je perdais. Et bien sûr, Tobias ne ratait jamais une occasion de me charrier. Ce fut d'ailleurs sur une de ses remarques agaçantes que je me levai de ma chaise pour aller me coucher. La grande aiguille de l'horloge approchait bientôt les trois heures du matin. Je m'étirai de tout mon long, allant même jusqu'à me mettre sur la pointe des pieds, et fis la bise à mes deux cousins. Je passai par la salle de bains pour me laver les dents et gagnai enfin mon lit.
La lumière du jour s'était déjà faufilée, sans gêne, à travers les imperfections des volets et inondait légèrement la pièce. De grands faisceaux dorés striaient la chambre et les particules de poussières qui stagnaient habituellement dans l'air, avec une transparence remarquable, scintillaient ce matin de mille éclats. Je jetai un ½il endormi vers le réveil, il était dix heures passé de quelques minutes. Il nous fallait presque deux heures pour monter à Munich – heureusement, nous avions une heure d'autoroute – et je devais me présenter à l'aéroport environ une heure avant le décollage. Il fallait que je me lève puisque, comme à mon habitude, mon sac de voyage était loin d'être fait. Je bondis hors du lit et allai ouvrir les volets. Le soleil était haut dans le ciel, solitaire et splendide. L'odeur des tartines de pain grillées vint soudainement me chatouiller les narines et fut bientôt plus forte, plus attirante que la beauté et la chaleur de l'étoile reine. Et tel un automate, je suivis le parfum.
— Hallo Leute ! entonnai-je en arrivant dans la cuisine.
— Quel enthousiasme ! remarqua Tobias.
— Tu parles, elle est heureuse de partir, réfuta Noah pour me taquiner.
— Ne crois pas que ça m'enchante de vous quitter, mais je suis contente de retourner à Nacre.
— Du hast dich nicht zu rechtfertigen Lili, das ist normal,* renchérit Greta.
Je crois qu'elle était la seule à m'appeler ainsi. Greta comprenait le Français mais avait parfois du mal à s'exprimer, enfin, c'était surtout qu'elle ne pensait jamais à converser dans ma langue maternelle, elle ne faisait pas attention et de ce fait, elle perdait, sans le vouloir, beaucoup de vocabulaire et de maîtrise linguistique. Et puis, il fallait dire qu'elle avait dû apprendre le Français alors qu'elle était déjà adulte, mes cousins eux avaient eu, comme moi, la chance d'être baignés dans les deux cultures dès leur enfance. Je m'installai à table et me servis un grand verre de jus d'oranges, sous l'½il attentif du cadet. J'attrapai une tranche de pain grillé dans la corbeille et la recouvris de beurre et de confiture avant de l'engloutir. Je ne m'éternisai pas devant mon petit-déjeuner et, après avoir lavé mon verre, je remontai dans ma chambre pour me préparer.
Faire les valises, un moment générateur d'émotions contraires. D'un côté, c'était un voyage qui prenait fin, un temps qui s'arrêtait, un retour à la réalité en quelque sorte et d'un autre point de vue, c'était le retour chez soi, l'excitation de retrouver ses marques, sa maison. Son repère. Je n'avais qu'un sac, pas beaucoup de vêtements, la machine à laver avait tourné une fois par semaine. C'était l'avantage, nos bagages n'en étaient que plus légers. Je rassemblai mes affaires, fourrai le linge sale dans une poche, le propre était plié, le tout dans le sac. Je laissai de côté mon vieux jean troué aux genoux et ma chemise de bûcheron, comme l'appelait Tobias, qui n'était autre qu'une simple chemise à carreaux, pour m'habiller. Mon pyjama rejoignit les habits déjà portés et une fois débarbouillée, je rangeai ma trousse de toilette dans mon sac de voyage. Après avoir fait une énième ronde dans la pièce, vérifié que je n'avais rien oublié et fait mon lit, je me plantai devant la fenêtre quelques instants.
— Tu viens ? m'interpella Noah.
Je sursautai légèrement, moi qui étais statique depuis une poignée de minutes, et me retournai vers lui pour hocher la tête. La bandoulière sur une épaule, mon sac à main sur l'autre, les tongs aux pieds, je pouvais partir. Mon cousin me prit mon bagage lorsque nous arrivâmes devant les escaliers et je n'essayai aucunement de contrecarrer son initiative. Arrivés en bas, je rassemblai mes deux paires de chaussures – des tennis et des ballerines – que je rentrai à leur tour dans ma valise de fortune. Je considérai les membres de ma famille, un par un, et après avoir fait un rapide tour d'horizon de la pièce principale, je soufflai et pris la direction de la porte. Noah, qui portait toujours mon gros sac, me passa devant, et je remarquai que la Lamborghini de mon cousin était sortie du garage vers laquelle d'ailleurs mon bagagiste personnel se dirigeait. Je fronçai les sourcils, intriguée et continuai ma route vers le van de Greta. Peut-être voulait-il prendre quelque chose dans la voiture.
— Eh rastaman, l'apostrophai-je, t'as fumé ? Je vais dans le van moi !
Il se retourna dans ma direction et me sourit de toutes ses dents. Je fis alors face à Tobias, qui arborait le même rictus. Je m'arrêtai et arquai un sourcil.
— C'est moi qui t'emmène, avoua-t-il.
— C'est vrai ? souris-je.
Il acquiesça d'un signe de tête, et après confirmation auprès de ma tante, je me précipitai vers le véhicule rutilant. Noah avait déjà ouvert le coffre à l'avant, et était en train d'y déposer mes affaires.
— T'es sûr que ça va rentrer ? me moquai-je en arrivant à sa hauteur.
— Tu peux mettre les bagages de deux personnes mademoiselle ! me lança Tobias.
— Et qui conduit ? m'enquis-je.
— La blondasse ! railla Noah à l'attention de son frère.
— Alors là, réfutai-je, c'est la poêle qui se fout du chaudron !
— Arrête avec tes expressions de paysanne et monte dans mon bolide, on va être en retard !
— Faut que je dise au revoir aux autres ! m'affolai-je.
— Ils nous suivent, me rassura-t-il. Dépêche-toi, femme !
Je lui fis les gros yeux, faussement scandalisée et me hâtai à la portière tout sourire. Il mit la clé dans le démarreur et l'engin bringuebala légèrement avant que mon cousin ne s'amuse quelques instants à appuyer, par saccades, sur l'accélérateur. Le moteur vrombit alors comme un taureau taperait le sol avec sa patte avant de foncer sur le toréador, et quand il jugea avoir fait suffisamment ronronner sa belle, il passa la première et quitta le chalet. J'avais malheureusement oublié les goûts musicaux du blond... Il augmenta le volume de la musique et un rappeur dont j'ignorai totalement le nom et la popularité, débita ses lignes. Je me maudis aussitôt.
— Pitié, soupirai-je.
— Qu'est-ce que tu baragouines boucles d'or ?
— Ta musique, c'est une torture.
— Pas plus que ta musique de sauvage ! Tu les as vus pendant les concerts ? A bouger leur tête de haut en bas toutes les deux secondes ?
— Ce sont des passionnés ! me défendis-je amusée. Et toi, avec tes wech wech qui bougent leurs mains à chaque phrase et qui font des signes avec leurs doigts alors que ça veut rien dire !
— Tu sais pertinemment que le rap et R&B ça s'écoute plus que le rock !
— Forcément, la merde attire les mouches ! répliquai-je cinglante.
— Oh ! s'offusqua-t-il. T'es jalouse, c'est tout, reprit-il enjoué.
— Prétentieux ! contestai-je en tripotant les touches de l'autoradio.
J'avais par inadvertance mis en route le CD qui se trouvait déjà dans l'autoradio, et je reconnus avec joie le troisième album de Rage Against The Machine, un de mes groupes favoris. Mes yeux allèrent s'ancrer dans ceux de Tobias et un sourire éclaira mon visage.
— C'est le seul compromis qu'on ait trouvé avec Noah, rit-il.
— Je m'en serais doutée !
Son frère écoutait à peu près les mêmes groupes que moi et il était vrai que les morceaux de cette formation-ci alliaient à la fois la puissance des guitares et le phrasé hip-hop. Et tout le monde était content.
La vitesse des autoroutes allemandes n'était pas limitée... Et Tobias s'en était donné à c½ur joie avec son moteur de je ne sais combien de chevaux. J'aimais beaucoup la vitesse, mais avec modération tout de même. Il avait réussi à m'effrayer. Et même la voix de Zach de la Rocha et ses textes engagés n'avaient pas pu faire diversion et me calmer. Heureusement, nous n'avions qu'une heure d'autoroute...
Munich pointait enfin le bout de son nez et on pouvait distinguer les vapeurs noires qui flottaient innocemment au dessus de la ville, un nuage permanent de pollution qui s'accentuait en été. L'aéroport était au nord de la ville et nous y arrivâmes quelques instants plus tard. Il était à présent midi et quart.
Après avoir enregistré mon bagage, je rejoignis les Allemands à la cafétéria de l'aéroport, il me restait encore du temps avant d'aller en salle d'embarquement et je comptais bien profiter d'eux autant que possible. Noah et Tobias faisaient sans surprise les imbéciles, touchaient à tout comme de vrais gosses et ne manquaient pas une occasion de m'embêter, tantôt à m'ébouriffer les cheveux, tantôt à me chiper mes biscuits. J'avais d'ailleurs coursé l'aîné à travers l'immense bâtiment après qu'il eut donné un coup dans mon gobelet alors que je buvais, me renversant du soda sur le menton, inévitablement. Nous nous étions fait prendre par les employés de l'aéroport, auxquels j'avais vainement tenté d'expliquer la raison de notre course poursuite, mais ces derniers, après nous avoir qualifiés d'agitateurs, n'avaient rien voulu entendre et nous avions rejoint les autres, la queue entre les jambes.
La séparation ne fut pas difficile, bien qu'une boule se logeât dans ma gorge au moment de monter à bord, je partis le c½ur léger, heureuse de rentrer à la maison, impatiente de revenir en Allemagne à Noël. Le vol fut bien plus rapide que ce que j'avais imaginé et mes quatre heures de train étaient finalement passées, elles aussi. Le sommeil m'avait bien aidé sur ce coup-là. J'arrivais enfin à la gare de La Rochelle. Dans la salle d'attente, la télévision donnait déjà les informations et je me hâtais dehors, passant au peigne fin les voitures stationnées sur le parking. Pas un seul taxi à l'horizon. Je soufflai exagérément et me dirigeai vers une cabine téléphonique, juxtaposée à l'entrée du bâtiment. L'annuaire semblait avoir fait la guerre mais je ne m'en formalisai pas et cherchai une compagnie de taxis. Je les appelai depuis mon portable et après avoir donné ma position, m'en retournai à l'intérieur de l'établissement pour dévaliser les distributeurs : j'avais faim.
Le chauffeur pointa le bout de son capot dix minutes plus tard, alors que je m'étais assise sur mon sac de voyage devant la gare, croquant avidement dans mon sandwich. Je me levai d'un bond, remis la nourriture correctement dans l'emballage et après avoir attrapé mon bagage, montai en voiture.
— Où va-t-on mademoiselle ?
Je bouclai ma ceinture, m'enfonçai confortablement dans le siège et, tout posant mon front contre la vitre, souriante, je déclarai :
— On rentre à la maison. On rentre à Nacre.
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(*) Traduction : Tu n'as pas à te justifier Lili, c'est normal.
Ok alors ce chapitre a disparu pendant que je dormais, j'ai pas tout compris lol.